»On jure être croyant, on invoque Dieu dans chaque discours, tout en multipliant les démarches satanisées,… »
Nous voici donc entrés dans ce siècle étrange où l’on ne gouverne plus sans consulter un fil d’actualité, où l’on ne nomme plus sans sonder les commentaires, où l’on ne décide plus sans vérifier d’abord la température des réseaux sociaux. Le XXIᵉ siècle, triomphant et misérable à la fois, a réussi cet exploit : réduire l’État à une interface, la République à une notification, et la souveraineté à un bouton j’aime.
Désormais, pour constituer un gouvernement, il ne suffit plus d’avoir une vision, une compétence ou un sens élevé de l’intérêt général. Il faut d’abord écouter le vacarme numérique, ce tribunal sans visage où les plus bruyants tiennent lieu de sages, et où l’algorithme remplace la délibération. Les noms circulent avant les décrets, les postes se distribuent dans les rumeurs, et la légitimité se mesure au nombre de partages.
Quelle époque pathétique que celle où l’on confond l’opinion instantanée avec la raison d’État. Quelle tragédie moderne que ce pouvoir qui tremble devant des publications écrites à la hâte, par des plumes souvent anonymes, dont l’unique mérite est la fidélité ostentatoire et la flatterie sans retenue. On ne gouverne plus pour le pays, mais pour éviter le lynchage numérique. On ne choisit plus les meilleurs, mais les moins contestés en ligne.
Et autour de cette farce numérique gravitent les petits, toujours les petits. Ceux qui n’ont ni œuvre, ni bilan, ni profondeur, mais qui compensent par une hyperactivité militante sur les réseaux sociaux. Ils louent à l’excès, défendent sans comprendre, applaudissent sans réfléchir. Leur patriotisme tient en une phrase copiée-collée, leur engagement en une photo retouchée, leur loyauté en une série de publications quotidiennes.
Ils chantent les louanges comme on récite une incantation, persuadés qu’à force d’éloges, le pouvoir finira par les remarquer. Ils se disputent la première place dans la hiérarchie de la servilité, croyant naïvement que la République récompense le bruit plutôt que le mérite. Hélas, ce vacarme n’élève rien ; il étouffe tout. Mais ce n’est pas tout.
Car lorsque les réseaux sociaux ne suffisent plus, lorsque les commentaires deviennent trop acides, lorsque l’avenir semble incertain, certains empruntent des chemins plus anciens, plus obscurs. On les voit alors, discrets mais déterminés, franchir les seuils des marabouts et des féticheurs, chercher dans l’ombre ce qu’ils n’ont pas su construire à la lumière. Ils consultent, ils sacrifient, ils promettent. Comme si le pouvoir était une affaire mystique et non une responsabilité humaine.
Ironie suprême : tout cela se fait au nom de la foi. On jure être croyant, on invoque Dieu dans chaque discours, tout en multipliant les démarches satanisées, persuadé que la ruse spirituelle peut suppléer l’absence de capacité. On oublie que la foi véritable élève la conscience, elle ne remplace ni le travail, ni l’intégrité, ni l’amour sincère de la patrie. Et pendant ce temps, le peuple regarde. Silencieux. Fatigué. Inquiet.
Peuple de Guinée, qui t’a demandé ton avis autrement que par des slogans ?
Qui t’a consulté autrement que par des publications creuses ?
Qui t’a expliqué clairement ce que deviendront les 14 millions de femmes, d’hommes et d’enfants qui composent cette nation ?
Car derrière cette comédie numérique et mystique, une question demeure, lourde comme un verdict : quel avenir prépare-t-on à ces millions de vies lorsque l’État se gouverne par likes, se protège par incantations, et se compose au gré des tendances ?
La capacité a été reléguée au second plan. L’intégrité est devenue facultative. L’amour de la patrie est récité, rarement incarné.
Et pourtant ironie finale nousn’avons besoin de rien de tout cela. Ni de louanges inutiles, ni de bruit numérique, ni de consultations occultes. Un pays ne se bâtit ni sur la flatterie, ni sur la peur, ni sur la superstition. Il se construit sur la compétence, la droiture, le courage de décider sans plaire, et la foi sincère en l’intérêt collectif.
Le reste est spectacle.
Le reste est illusion.
Le reste est parfaitement inutile.
