Après un débat « catastrophique” face à Donald Trump, Joe Biden peut-il encore être candidat ?
Voix chancelante, débit monocorde : loin de convaincre, le président américain Joe Biden est apparu fragile et hésitant lors du débat qui l’opposait à Donald Trump, jeudi sur CNN. Si son âge – 81 ans – et son état de santé soulevaient déjà des doutes sur sa candidature à la Maison Blanche, cette prestation jugée catastrophique a enfoncé le clou. De nombreuses voix s’élèvent désormais pour demander son retrait au profit d’un autre candidat démocrate, alors que le temps presse.
Il espérait donner un nouvel élan à sa campagne. En réclamant un face-à-face avec son prédécesseur républicain à quatre mois de la présidentielle, jeudi 27 juin, Joe Biden a raté une occasion cruciale de rassurer les millions d’Américains sur sa santé, au point de soulever la question d’un éventuel changement de candidat, inédit à ce stade de la campagne.
Pendant une heure et demie, la voix enrouée – attribuée à un « rhume » par son équipe –, le président américain est apparu confus, mâchant ses mots face à un Donald Trump imposant qui, de son côté, a multiplié les exagérations et les contre-vérités. Plutôt que de dissiper les inquiétudes concernant son âge, Joe Biden, 81 ans, en a fait le sujet central de cette fin de campagne.
Dans un éditorial cinglant publié vendredi dans le New York Times, Thomas Friedman, qui se présente lui-même comme un « ami » du président américain, affirme que Biden « n’est pas en position de briguer une réélection ». La philanthrope Maria Shriver, nièce du président assassiné John Fitzgerald Kennedy et fidèle alliée de Joe Biden, a indiqué sur X que sa prestation lui avait « brisé le cœur ».
Un scénario envisagé « depuis des mois »
« Un débat présidentiel dans les campagnes présidentielles américaines est rarement décisif, mais celui-ci sera l’exception« , analyse la politologue Marie-Christine Bonzom, spécialiste des États-Unis et ancienne correspondante de la BBC à Washington. « La performance de Joe Biden est doublement catastrophique, non seulement pour lui, mais aussi pour le camp démocrate qui envisage depuis des mois de lui chercher un remplaçant. »
Un tel scénario serait inédit depuis 1968, lorsque le parti avait dû trouver un remplaçant au président Lyndon B. Johnson après son renoncement, en pleine guerre du Vietnam. « Il y aura des discussions sur la question de savoir s’il doit continuer« , a reconnu sur CNN David Axelrod, l’un des principaux stratèges de l’ancien président Barack Obama.
Sous couvert d’anonymat, des stratèges du parti ont raconté à Politico avoir été submergés de SMS de « panique » tout au long de la soirée, avant même la fin du débat. L’un d’eux déclare avoir reçu des messages de « six donateurs importants parlant d’un ‘désastre’ et demandant [au] parti de faire quelque chose ». Un autre donateur a affirmé au média américain que Joe Biden « devait abandonner« , considérant avoir assisté à « la pire performance de l’histoire« .
« Je peux faire ce boulot »
« Je ne marche pas aussi facilement qu’autrefois, je ne parle pas aussi aisément qu’autre fois, je ne débats pas aussi bien qu’autrefois« , a concédé Biden le lendemain, en meeting en Caroline du Nord. Mais « je ne me représenterais pas si je ne croyais pas, de tout mon cœur et de toute mon âme, que je peux faire ce boulot« , a-t-il insisté.
En théorie, il est encore possible pour Joe Biden d’abandonner et de choisir un autre candidat avant que la Convention démocrate, en août, ne confirme le choix du prétendant à la Maison Blanche. « Il faudrait que Joe Biden choisisse de se retirer de son propre gré en donnant des consignes de vote », explique Jérôme Viala-Gaudefroy, chargé de cours à Sciences-Po Saint-Germain-en-Laye et spécialiste des États-Unis.

Les démocrates se retrouveraient alors autour d’une Convention dite « ouverte », où les voix des délégués que Joe Biden a obtenues lors des primaires seraient de nouveau en jeu. Le nom de sa vice-présidente Kamala Harris figure évidemment sur la liste de celles et ceux qui pourraient le remplacer, aux côtés des gouverneurs démocrates Gavin Newsom (Californie), Gretchen Whitmer (Michigan), Josh Shapiro (Pennsylvanie), ou encore J.B. Pritzker (Illinois). « Tous ces potentiels candidats ont soutenu Joe Biden pour sa réélection jusqu’à présent, donc ne pas tenir leur parole sur cet engagement envers lui les mettrait dans l’embarras« , juge Jérôme Viala-Gaudefroy. « Dans tous les cas, il y a urgence à rassurer l’électorat, il faudrait alors une personne qui ait du crédit et une certaine stature auprès de la population« .
Pour l’instant, Joe Biden ne semble pas vouloir passer le flambeau. Selon le New York Times, certains membres du parti craignent qu’il ne soit désormais trop tard, soulignant que Joe Biden est « un homme fier et obstiné« , convaincu depuis longtemps d’être le mieux préparé pour battre Donald Trump. Ils affirment que le président sortant est peu enclin à écouter d’autres avis, « à l’exception peut-être de sa femme, Jill Biden, qui a fermement soutenu une nouvelle candidature« .
Vers « une sortie gracieuse et respectueuse du président » ?
Si le président persistait, « il faudrait une révolte parmi les délégués démocrates à la Convention nationale, dont la grande majorité ont été élus sur la base de leur promesse de nommer Joe Biden« , rappelle Jérôme Viala-Gaudefroy. Dans les faits, les règles du parti rendent extrêmement difficile le remplacement d’un candidat sans son accord. Cela nécessiterait que les instances du parti annulent les résultats des primaires – les électeurs démocrates avaient alors plébiscité Joe Biden, avec la quasi-totalité des 4 000 délégués ayant voté pour lui.
