Contre La sansure

*Le sabre contre l’État : chronique d’une souveraineté mutilée*

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Écrit dans l’ombre, pour éclairer la vérité.

On croyait qu’en coupant les chaînes du colon, le souffle de la dignité irriguerait nos terres. On croyait qu’en remplaçant le gouverneur par le président, le sous-préfet par le maire, l’instituteur blanc par le maître noir, nos peuples entameraient la marche vers la lumière. Mais des décennies ont passé, et les chaînes sont devenues invisibles. Plus pernicieuses, plus solides, tressées par nos propres mains. Car dans le Sahel, comme en Guinée, le drame n’est plus seulement colonial, il est national, fabriqué dans nos casernes, entretenu dans nos palais, célébré dans nos silences.

L’Alliance des États du Sahel – ce sigle martial et trompeur – n’est que le dernier mirage d’une illusion souverainiste brandie par des militaires qui, pour sauver leur peau et leurs privilèges, ont confisqué l’avenir de millions de citoyens. On y parle de dignité retrouvée, d’autodétermination, de lutte contre l’impérialisme. Mais que vaut un discours de libération prononcé dans un pays où la presse est muselée, l’opposition pourchassée, les enseignants impayés, et les hôpitaux transformés en mouroirs ? Quelle indépendance peut prétendre exister là où la justice obéit aux injonctions des galons, et non à la Constitution ?

Et que dire de la Guinée, cet État failli où l’absurde flirte avec la barbarie ? Ici, la junte ne gouverne pas, elle règne. Elle ne réforme pas, elle réprime. Elle ne construit pas, elle confisque. En s’accaparant le pouvoir sous le prétexte éculé de restaurer l’ordre, elle a désorganisé la République jusqu’à ses fondations. À Conakry, l’État est devenu un cartel. Un conglomérat d’intérêts mafieux recouvert d’un vernis populiste. Les lois ? Piétinées. Les droits ? Suspendus. La vie ? Jetée aux caniveaux dès qu’elle déplaît à la soldatesque. Ils ont osé renverser une Constitution au nom du peuple, et voilà qu’ils gouvernent contre le peuple.

Mais le plus tragique, c’est qu’à force de promesses déçues, de répressions répétées et de rêves étouffés, ces régimes créent leur propre légitimité par la peur. Et le peuple, devenu captif, se tait. Il rase les murs, murmure ses colères, enterre ses fils et espère que le prochain chef sera moins cruel que le précédent. Or, la servitude ne produit jamais la liberté. Elle engendre la résignation. Et la résignation, elle, nourrit les tyrans.

*Alors, comment briser ce cycle infernal ?*

Il faut d’abord cesser de croire aux sauveurs. Aucun uniforme ne fabrique la démocratie. Aucun fusil ne garantit la justice. La reconstruction passera nécessairement par la société civile, si tant est qu’elle ose relever la tête. Il faut réorganiser la base : les syndicats, les intellectuels, les religieux intègres, les femmes en lutte, les jeunes connectés. Non pour crier dans le vide, mais pour structurer une résistance pacifique, transversale, inarrêtable.

Ensuite, bâtir des institutions indépendantes, protégées par des mécanismes de contre-pouvoirs régionaux et internationaux, mais surtout enracinées dans la conscience collective des peuples. Cela suppose une réforme en profondeur de l’armée, de la justice, de l’éducation. Cela exige que l’école redevienne un sanctuaire d’émancipation, non une fabrique de sous-citoyens dociles.

Enfin, la solution ne viendra que si nous acceptons de réapprendre la citoyenneté. Elle n’est pas un héritage, mais un combat. Relever la tête. Parler. Écrire. Résister. Refuser de célébrer l’inacceptable. Tendre la main, non au tyran, mais à l’autre citoyen. Car c’est ensemble que nous construirons la fin des régimes à fusil.

Un jour viendra où la peur changera de camp. Où les peuples du Sahel, de la Guinée, et d’ailleurs, n’attendront plus leur salut d’une caserne. Ils le fabriqueront eux-mêmes. Ce jour-là, les juntes tomberont. Non dans un fracas d’armes, mais dans le silence soudain de ceux qui ne les craignent plus.

Et ce sera, enfin, le commencement.

Aboubacar Fofana, chroniqueur*

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