Penser la décharge autrement: Pour une gestion moderne, transparente et durable des déchets en Guinée
La République de Guinée, en dépit de ses textes de loi, de ses partenariats techniques et des financements extérieurs reçus au fil des décennies, continue de s’enliser dans une gestion archaïque, opaque et foncièrement irresponsable des déchets urbains. Le cas de la décharge de Dar-es-Salam, ce site de tous les dangers devenu synonyme de désastre environnemental et humain, illustre tragiquement l’incapacité de l’État à penser l’avenir au-delà des urgences mal gérées et des simulacres de réponse.
Depuis des années, cette décharge tue à bas bruit, empoisonne les corps et les nappes phréatiques, alimente les épidémies et précarise davantage les plus vulnérables, sans qu’aucune autorité ne prenne la mesure du scandale. Pourtant, la construction d’une décharge moderne n’est ni un casse-tête technique, ni un projet irréalisable : c’est avant tout une affaire de volonté politique, encadrée par des exigences scientifiques bien établies.
𝐂𝐡𝐨𝐢𝐬𝐢𝐫 𝐮𝐧 𝐬𝐢𝐭𝐞, 𝐮𝐧𝐞 𝐝𝐞́𝐜𝐢𝐬𝐢𝐨𝐧 𝐬𝐭𝐫𝐚𝐭𝐞́𝐠𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐟𝐨𝐧𝐝𝐞́𝐞 𝐬𝐮𝐫 𝐥𝐚 𝐬𝐜𝐢𝐞𝐧𝐜𝐞
La première étape pour rompre avec cette spirale de l’indifférence consiste à choisir rationnellement l’emplacement d’un nouveau site d’enfouissement, à travers une démarche méthodique intégrant des critères environnementaux, sanitaires, sociaux et urbanistiques. Il ne suffit pas de trouver un terrain vague et d’y déverser des tonnes de déchets. Il faut s’assurer que le site est situé à une distance suffisante des zones d’habitation – un minimum de 500 mètres étant généralement requis – pour protéger les populations des nuisances directes.
Il faut également réaliser une étude géotechnique pour garantir l’imperméabilité du sol et prévenir les infiltrations de lixiviats dans les nappes phréatiques. La prise en compte des vents dominants est essentielle pour limiter la propagation des odeurs, tout comme l’accessibilité en toute saison pour assurer la continuité des opérations. À cela s’ajoute une étape souvent négligée mais cruciale : la consultation des populations locales. Une décharge ne peut être imposée comme une punition, elle doit être acceptée à travers un processus de concertation transparente.
𝐔𝐧𝐞 𝐝𝐞́𝐜𝐡𝐚𝐫𝐠𝐞 𝐦𝐨𝐝𝐞𝐫𝐧𝐞 𝐧’𝐞𝐬𝐭 𝐩𝐚𝐬 𝐮𝐧𝐞 𝐟𝐨𝐬𝐬𝐞 𝐚̀ 𝐜𝐢𝐞𝐥 𝐨𝐮𝐯𝐞𝐫𝐭
Une fois le site identifié, son aménagement doit répondre à des standards techniques stricts, établis par les meilleures pratiques internationales. Une décharge moderne n’est pas une simple fosse où l’on enfouit sans contrôle. Elle est composée de casiers d’enfouissement isolés par des géomembranes synthétiques qui assurent l’étanchéité, de systèmes de drainage et de collecte des lixiviats dirigés vers des stations de traitement adaptées, de dispositifs de captage et de torchage du biogaz (principalement du méthane) pour limiter les risques d’explosion et les émissions de gaz à effet de serre.

Elle comprend également des voies de circulation internes pour les engins, des zones de tri, des plateformes de compostage et de recyclage, ainsi qu’un système de pesage et de traçabilité des déchets entrants. Ce type d’installation exige des investissements, certes, mais surtout une gestion rigoureuse et transparente, une surveillance continue, et un suivi environnemental à long terme.
𝐆𝐨𝐮𝐯𝐞𝐫𝐧𝐚𝐧𝐜𝐞 𝐝𝐞𝐬 𝐝𝐞́𝐜𝐡𝐞𝐭𝐬 : 𝐫𝐞𝐝𝐨𝐧𝐧𝐞𝐫 𝐝𝐮 𝐩𝐨𝐮𝐯𝐨𝐢𝐫 𝐚𝐮𝐱 𝐜𝐨𝐦𝐦𝐮𝐧𝐞𝐬
La question de la gouvernance est le nœud gordien de l’échec guinéen dans la gestion des déchets. Si les textes prévoient que les communes sont responsables de la collecte, du traitement et de la valorisation des ordures, la réalité sur le terrain est tout autre. Les moyens logistiques, techniques et financiers sont monopolisés par une agence nationale (l’ANSP), dont le rôle, selon le décret qui l’instaure, se limite pourtant à l’appui-conseil et à l’expertise. Ce détournement de mission a favorisé la centralisation des ressources, l’opacité des budgets et les conflits de compétences avec les collectivités locales.
Il est impératif de redonner aux communes leur pouvoir d’action en créant des structures intercommunales de gestion des déchets, dotées de financements stables, de ressources humaines qualifiées et d’une autonomie de gestion encadrée par des mécanismes d’audit et de redevabilité. Le financement ne manque pas : les partenaires internationaux ont injecté des sommes considérables dans ce secteur, mais l’absence de traçabilité et de volonté politique en a dilué l’impact.
𝐒𝐞𝐧𝐬𝐢𝐛𝐢𝐥𝐢𝐬𝐞𝐫, 𝐟𝐨𝐫𝐦𝐞𝐫, 𝐢𝐦𝐩𝐥𝐢𝐪𝐮𝐞𝐫 : 𝐯𝐞𝐫𝐬 𝐮𝐧𝐞 𝐜𝐢𝐭𝐨𝐲𝐞𝐧𝐧𝐞𝐭𝐞́ 𝐞𝐧𝐯𝐢𝐫𝐨𝐧𝐧𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭𝐚𝐥𝐞
Enfin, une politique de gestion des déchets ne saurait être efficace sans l’adhésion et la participation active des citoyens. Le civisme environnemental ne se décrète pas : il se construit. Il faut éduquer, sensibiliser, impliquer les communautés à travers des programmes d’information sur le tri à la source, les pratiques de compostage, la réduction des déchets à la production et l’importance d’un environnement propre pour la santé publique. Les décharges sauvages, les ordures dans les caniveaux ou les feux de déchets plastiques dans les quartiers ne sont pas seulement le signe de la pauvreté, mais aussi celui d’un abandon structurel. Lorsque l’État détourne le regard, que les institutions trahissent leur mission, que la politique devient un espace de prédation et non de régulation, c’est la population elle-même qui devient la victime silencieuse d’un système bâti sur l’irresponsabilité.
𝐂𝐞 𝐧’𝐞𝐬𝐭 𝐩𝐚𝐬 𝐭𝐫𝐨𝐩 𝐭𝐚𝐫𝐝, 𝐦𝐚𝐢𝐬 𝐢𝐥 𝐞𝐬𝐭 𝐮𝐫𝐠𝐞𝐧𝐭 𝐝’𝐚𝐠𝐢𝐫
La décharge de Dar-es-Salam n’est donc pas une fatalité : c’est un choix politique, ou plus exactement, une accumulation de non-choix criminels. Chaque année, chaque saison de pluie, chaque glissement de terrain ou chaque épidémie en lien avec ce site devrait sonner comme une alarme. Mais rien ne change. L’odeur de la corruption est plus tenace que celle des déchets. Il n’est pas trop tard pour rompre avec cette légèreté mortifère, pour investir dans des infrastructures conformes aux normes environnementales, pour assainir la gouvernance locale et restaurer la confiance entre l’État et les citoyens. Ce qui est trop tard, en revanche, c’est de continuer à faire semblant que l’on gouverne pendant qu’on laisse mourir. Car un pays qui ne respecte pas ses morts, qui empoisonne ses vivants, et qui trahit les générations futures au nom d’intérêts claniques, n’est pas un État. C’est un champ d’ordures institutionnalisées.

