Contre La sansure

AVIS TECHNIQUE SUR LA VULNERABILITE STRUCTURELLE DE LA VILLE DE CONAKRY FACE AUX ALEAS CLIMATIQUES

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𝐀𝐮𝐭𝐞𝐮𝐫: Aboubacar Fofana, ing., M. Sc., Ingénieur en structure
𝐃𝐚𝐭𝐞 : Juillet 2025

𝟏. 𝐂𝐨𝐧𝐭𝐞𝐱𝐭𝐞 𝐞𝐭 𝐣𝐮𝐬𝐭𝐢𝐟𝐢𝐜𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧

À la suite de l’alerte émise par l’Agence Nationale de la Météorologie (ANM) le 12 juillet 2025, annonçant un risque élevé d’inondations dans le Grand Conakry, il apparaît urgent de réévaluer les fondements physiques, structurels et hydrauliques de l’organisation urbaine de la capitale guinéenne. Cet avis technique vise à exposer les facteurs de vulnérabilité structurelle du tissu urbain, les failles systémiques de son aménagement, et les mesures prioritaires à prendre pour prévenir un effondrement progressif et irréversible.

𝟐. 𝐃𝐢𝐚𝐠𝐧𝐨𝐬𝐭𝐢𝐜 𝐬𝐭𝐫𝐮𝐜𝐭𝐮𝐫𝐞𝐥 𝐝𝐮 𝐬𝐲𝐬𝐭𝐞̀𝐦𝐞 𝐮𝐫𝐛𝐚𝐢𝐧

𝟐.𝟏. 𝐔𝐫𝐛𝐚𝐧𝐢𝐬𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐢𝐧𝐜𝐨𝐧𝐭𝐫𝐨̂𝐥𝐞́𝐞

L’étalement urbain de Conakry s’est effectué sans plan directeur opérationnel depuis plus de vingt ans. Plus de 60 % des quartiers périphériques sont issus de lotissements spontanés sans encadrement légal (DGUR, 2022). L’absence de normes de densité et de hiérarchie fonctionnelle compromet toute stratégie de drainage cohérente.

𝟐.𝟐. 𝐃𝐞𝐬𝐭𝐫𝐮𝐜𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐝𝐞𝐬 𝐫𝐞́𝐠𝐮𝐥𝐚𝐭𝐞𝐮𝐫𝐬 𝐧𝐚𝐭𝐮𝐫𝐞𝐥𝐬

Les mangroves, marécages et bas-fonds, autrefois réservoirs naturels de rétention pluviale, ont été massivement colonisés et comblés. Or, ces écosystèmes constituaient un système de dissipation primaire essentiel (PNUE, 2021). Leur disparition aggrave la vitesse et l’intensité du ruissellement.

𝟐.𝟑. 𝐑𝐞́𝐬𝐞𝐚𝐮𝐱 𝐝𝐞 𝐝𝐫𝐚𝐢𝐧𝐚𝐠𝐞 𝐬𝐨𝐮𝐬-𝐝𝐢𝐦𝐞𝐧𝐬𝐢𝐨𝐧𝐧𝐞́𝐬

Les réseaux primaires et secondaires de drainage ont été conçus pour une pluviométrie annuelle de 1 200 mm. Or, depuis 2015, les cumuls annuels dépassent régulièrement les 2 000 mm, avec des pics extrêmes localisés (ANM, 2024). La ville ne dispose d’aucun ouvrage de régulation différée (bassins, exutoires contrôlés).

𝟐.𝟒. 𝐈𝐧𝐬𝐭𝐚𝐛𝐢𝐥𝐢𝐭𝐞́ 𝐠𝐞́𝐨𝐭𝐞𝐜𝐡𝐧𝐢𝐪𝐮𝐞

De larges portions de Conakry reposent sur des sols argileux à faible cohésion, propices à la liquéfaction et aux glissements de terrain en cas de saturation prolongée. La topographie fragmentée accentue ces risques dans les zones comme Ratoma, Sonfonia ou Kobaya (FMIU, 2023).

𝟑. 𝐂𝐨𝐧𝐬𝐞́𝐪𝐮𝐞𝐧𝐜𝐞𝐬 𝐩𝐫𝐨𝐣𝐞𝐭𝐞́𝐞𝐬

En l’état actuel, la ville s’expose à :

Des inondations récurrentes par surcharge superficielle,
L’érosion des talus urbains et des ouvrages routiers,
Des mouvements de terrain localisés,
L’effondrement de structures non fondées selon les normes géotechniques,
Une augmentation significative des maladies hydriques et des déplacements forcés.

Scène d’inondation a Conakry, image de guinee360.com

𝟒. 𝐑𝐞𝐜𝐨𝐦𝐦𝐚𝐧𝐝𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧𝐬 𝐭𝐞𝐜𝐡𝐧𝐢𝐪𝐮𝐞𝐬

𝟒.𝟏. 𝐄́𝐭𝐮𝐝𝐞𝐬 𝐠𝐞́𝐨𝐭𝐞𝐜𝐡𝐧𝐢𝐪𝐮𝐞𝐬 𝐞𝐭 𝐳𝐨𝐧𝐚𝐠𝐞

Réaliser une cartographie géotechnique complète à l’échelle urbaine.
Interdire toute construction en zones inondables ou instables, avec mise à jour des documents cadastraux.
𝟒.𝟐. 𝐑𝐞́𝐡𝐚𝐛𝐢𝐥𝐢𝐭𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐡𝐲𝐝𝐫𝐨𝐥𝐨𝐠𝐢𝐪𝐮𝐞

Reconfigurer le réseau de drainage pour résister à une pluie de période de retour 50 ans (BASE ARI).
Construire cinq bassins de rétention à débit régulé dans les points bas stratégiques.
Promouvoir l’infiltration lente par pavés perméables, noues végétalisées et toitures vertes dans les projets publics.
𝟒.𝟑. 𝐆𝐨𝐮𝐯𝐞𝐫𝐧𝐚𝐧𝐜𝐞 𝐞𝐭 𝐢𝐧𝐠𝐞́𝐧𝐢𝐞𝐫𝐢𝐞 𝐮𝐫𝐛𝐚𝐢𝐧𝐞

Créer une Cellule technique permanente de résilience urbaine, indépendante des élus, composée d’ingénieurs, urbanistes et climatologues.

Lancer un programme de relocalisation planifiée des habitants des zones critiques, appuyé par des mesures d’accompagnement social.

𝟒.𝟒. 𝐃𝐞́𝐜𝐨𝐧𝐜𝐞𝐧𝐭𝐫𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐭𝐞𝐫𝐫𝐢𝐭𝐨𝐫𝐢𝐚𝐥𝐞

Promouvoir le développement de pôles urbains secondaires à Coyah, Dubréka et Forécariah avec incitations économiques, fiscales et logistiques.

𝟒.𝟓. 𝐂𝐚𝐝𝐫𝐞 𝐥𝐞́𝐠𝐚𝐥 𝐞𝐭 𝐜𝐨𝐦𝐩𝐞𝐧𝐬𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧

Renforcer le cadre d’expropriation pour cause d’utilité publique :
transparence procédurale,
expertise foncière neutre,
indemnisation conforme aux barèmes nationaux,
relogement ou compensation en nature.

𝟓. 𝐂𝐨𝐧𝐜𝐥𝐮𝐬𝐢𝐨𝐧

La ville de Conakry est aujourd’hui à la limite de sa capacité portante, tant sur le plan structurel qu’écologique. Sans une réforme profonde de son aménagement et un recentrage autour de données techniques fiables, elle risque une désintégration progressive par saturation, ruine hydraulique et rupture sociale. Une ville, comme toute structure physique, doit respecter les lois de charge, de transfert, de stabilité. Nous en avons largement dépassé les seuils.

Il est encore temps d’intervenir — à condition d’abandonner l’improvisation pour la rigueur technique, la justice territoriale et la planification structurée.

Un Quartier de Conakry

 

𝐁𝐢𝐛𝐥𝐢𝐨𝐠𝐫𝐚𝐩𝐡𝐢𝐞

𝐃𝐆𝐔𝐑 (𝟐𝟎𝟐𝟐) — Direction Générale de l’Urbanisme et de la Réglementation, Rapport d’évaluation de l’urbanisation informelle dans le Grand Conakry, Ministère de la Ville et de l’Aménagement du Territoire, République de Guinée.

𝐏𝐍𝐔𝐄 (𝟐𝟎𝟐𝟏) — Programme des Nations Unies pour l’Environnement, État des écosystèmes côtiers en Afrique de l’Ouest : Rapport régional, Nairobi.

𝐅𝐌𝐈𝐔 (𝟐𝟎𝟐𝟑) — Faculté de Mécanique et d’Ingénierie Urbaine, Université Gamal Abdel Nasser de Conakry, Analyse géotechnique des zones à risques dans la région de Ratoma, étude interne.

𝐀𝐍𝐌 (𝟐𝟎𝟐𝟒) — Agence Nationale de la Météorologie, Bulletin annuel de surveillance climatique – Conakry et zones côtières, ministère de l’Environnement, République de Guinée.

𝐁𝐀𝐒𝐄 𝐀𝐑𝐈 — Annual Recurrence Interval : méthode de calcul hydrologique permettant d’estimer la fréquence statistique d’un événement extrême (pluie, crue). Un ARI de 50 ans signifie qu’il y a 2 % de chance qu’un tel événement se produise chaque année.

𝐅𝐨𝐟𝐚𝐧𝐚, 𝐀. (𝟐𝟎𝟐𝟏) — Conakry, une capitale en péril, tribune publiée sur VisionGuinée.info, juillet 2021.

Conakry, une capitale en péril !

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