Contre La sansure

Conakry noyée : anatomie d’un crime hydrologique

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La pluie est revenue. Fidèle à son cycle, indifférente à nos tragédies. Elle n’a fait que tomber, comme elle le fait chaque saison. Mais cette fois encore, elle a emporté. Des maisons. Des biens. Et surtout des vies. Dix-sept morts. Dix-sept absents dans une ville saturée de complicités. Dix-sept cercueils de trop pour une catastrophe que l’on ose encore qualifier de « naturelle ».

Non, ce ne sont pas les cieux qu’il faut accuser. Ce sont les hommes. Les vrais coupables ne sont pas les nuages, mais ceux qui ont vidé l’État de sa mission, ceux qui ont troqué la planification contre l’improvisation, l’autorité contre le laxisme, la loi contre le laffût.

À Conakry, près de 60 % de la ville s’est développée hors de tout cadre légal, dans le chaos le plus opaque. Les zones marécageuses, pourtant essentielles à l’absorption des eaux, ont été englouties sous le béton. Les rivières ont été étranglées par les remblais. Les servitudes hydrauliques sont devenues des couloirs de mort, occupés par des concessions illégales, parfois avec l’aval silencieux ou tarifé de l’autorité publique.

Car ce désastre est signé. Il est cosigné par les maires qui valident des lotissements en zone rouge, les forces de l’ordre qui ferment les yeux contre quelques billets, les agents du cadastre qui maquillent les servitudes en terrains à vendre, les ministères de tutelle qui n’exercent aucun contrôle, et les magistrats qui n’ouvrent d’enquête que quand le sang déborde les flaques.

L’État est ici réduit à un corps sans bras. Il ne construit ni drainage, ni digue, ni conscience. Les rares infrastructures d’assainissement sont vétustes, obstruées ou absentes. Plus de 17 000 personnes ont été touchées par les inondations récentes, plus de 3 000 ménages sinistrés, des latrines emportées, des sources d’eau polluées, des routes défoncées. Ce n’est pas un accident : c’est un effondrement organisé.

Mais les autorités ne sont pas seules à la barre. Nous aussi, citoyens, avons du sang sur les mains. Quand nous érigeons des murs au-dessus des canaux, quand nous jetons nos déchets dans les caniveaux, quand nous glorifions les détourneurs pour leurs largesses électoralistes, quand nous transformons notre impuissance en apathie et notre colère en silence.

Et que dire de ceux qui prêchent sans dénoncer ? Les religieux qui s’agenouillent devant les puissants mais se taisent devant les injustices. Ceux qui bénissent les parrains de la corruption, mais n’élèvent aucune parole contre la profanation du bien commun. Le sermon est devenu service protocolaire, et la foi une formalité sociale.

Il ne faut pas se méprendre : les inondations à Conakry ne datent pas d’hier. Elles sont récurrentes, saisonnières, et scientifiquement prévisibles. Ce qui ne l’est pas, c’est le refus obstiné d’agir. L’irresponsabilité chronique. L’amnésie collective. À chaque saison, les morts se répètent, et chaque pluie devient une nécrologie.

Tant que cette ville restera livrée à la spéculation, au clientélisme, à l’analphabétisme civique, tant que l’État n’aura pas la colonne vertébrale pour dire « non », tant que les coupables ne seront pas jugés, tant que les victimes seront réduites au silence, chaque goutte de pluie sera une balle. Chaque orage, une exécution. Chaque inondation, un massacre sans témoin.

Il ne faut plus pleurer en silence. Il faut dénoncer. Il faut nommer. Il faut accuser. Non pour se venger, mais pour reconstruire. Dans cette ville qui s’effondre, ce ne sont pas les fondations qu’il faut reprendre, c’est la conscience collective qu’il faut refonder. Avant que la prochaine saison ne vienne nous laver, non de nos péchés, mais de notre dignité.

Aboubacar Fofana, ing.

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