Constitution sans conviction, Guinée sans direction
La publication du projet de nouvelle Constitution suscite légitimement interrogations, débats et prises de position. Il est essentiel de rappeler que dans une démocratie en devenir, chaque citoyen a le plein droit et même le devoir civique d’analyser, de questionner et de formuler des critiques constructives sur tout texte fondamental engageant l’avenir de la nation.
Les réflexions qui suivent ne sont ni une adhésion ni une opposition systématique au CNRD, au président de la transition, à son gouvernement ou au CNT. Elles relèvent d’un devoir de vigilance citoyenne, nourri par l’amour de la patrie et la volonté sincère de voir émerger une Guinée stable, juste et véritablement souveraine.
J’ai pris le temps et le soin de lire le projet de nouvelle Constitution. Un texte longuement attendu, prétendument issu d’un vaste processus participatif, et censé incarner les fondements de la Guinée nouvelle. Et pourtant… Ce que j’ai lu n’est ni nouveau, ni fondateur. C’est du recyclé. Du brouillon mal maquillé. Du déjà-vu.
À moins qu’il ne s’agisse d’un faux document, ce que je n’exclus pas dans le flou ambiant, je dois l’admettre : je suis resté sur ma faim. Non pas parce que mes attentes étaient trop élevées, mais parce que ce texte manque de ce qui fait la substance d’une véritable Constitution : de la clarté, de la vision, et surtout, une âme.
Les articles s’enchaînent avec une ambiguïté déconcertante. Chaque ligne semble écrite pour embrouiller plutôt qu’éclairer. Et comme si cela ne suffisait pas, on nous demande, encore une fois, de patienter. D’attendre des lois organiques pour donner corps à une Constitution elle-même incomplète. Ironie cruelle : ces lois organiques exigeront davantage de temps, de rigueur et de cohérence que le texte qui les appelle.
Mais a-t-on oublié qu’il a fallu plus de trois ans à un Conseil National de Transition nommé par décret, pour nous livrer ce document ? Trois années de mobilisations coûteuses, d’assemblées régionales, de promesses d’inclusion et d’écoute. Et voilà le résultat. Une œuvre vide de substance, qui évite soigneusement les vraies ruptures, et qui ressemble à tout sauf à la Guinée.
Et pourtant, ailleurs, certains ont su penser la Constitution comme une boussole.
Dans l’un de ses discours les plus mémorables, l’ancien président américain Ronald Reagan soulignait avec justesse ce qui fait la force et la pérennité de la Constitution des États-Unis. Il affirmait : « La différence entre la Constitution américaine et celles de nombreux autres pays, c’est que ces dernières énoncent à leur peuple quels sont leurs privilèges, tandis que la nôtre définit ce que nos institutions ont le devoir de faire. »
Tout est là ! Une vision où le pouvoir ne descend pas du sommet, mais émerge des citoyens eux-mêmes. Une architecture politique fondée non sur la grâce concédée d’en haut, mais sur la responsabilité imposée à ceux qui gouvernent.
C’est dans cette philosophie que s’enracine le célèbre principe : « Le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple. »
Une leçon de démocratie qui, encore aujourd’hui, mérite d’inspirer les nations en quête de stabilité, de légitimité et de véritable souveraineté populaire. Mais au lieu de s’en inspirer, nous avons choisi l’inverse !
Au lieu de puiser dans les traditions d’organisation sociale du Fouta théocratique qui connaissait le poids de la parole et la rigueur de la responsabilité, on nous sert un Sénat à l’américaine, transplanté sans racines ni contexte.
Au lieu de s’inspirer du modèle économique du Manding fondé sur la valorisation des métiers locaux, sur l’entrepreneuriat communautaire et la formation dans les secteurs primaires, on nous bombarde avec des concepts vagues de libre marché, de dérégulation molle, inspirés d’un modèle français fatigué.
Nos ancêtres avaient pourtant compris que la souveraineté ne se décrète pas : elle se construit. Elle s’ancre dans le réel, dans la culture, dans les pratiques. Le forgeron, le tisserand, le cultivateur, le griot, le sofa… Ces piliers de nos sociétés traditionnelles savaient donner sens et équilibre au pouvoir. Nos conseillers du CNT les ont-ils oubliés ? Ou bien ont-ils choisi de les ignorer au profit de modèles copiés-collés, incapables de répondre aux réalités guinéennes ?
Ce qui frappe le plus à la lecture de ce texte, ce sont les incohérences flagrantes et les fautes embarrassantes qu’il contient. En voici quelques exemples, parmi les plus notables :
Article 41 : On y parle du « Président de la République » comme d’une institution, alors qu’il aurait fallu désigner « la Présidence de la République ». Ce n’est pas un détail. C’est une confusion majeure entre l’homme et l’institution.
Article 110 : Le président nomme un tiers des sénateurs. Rien que ça. En plus de détenir l’exécutif, le voilà qui façonne le législatif. À ce rythme, nous sommes en train de fabriquer un demi-dieu républicain, tout-puissant et sans contre-pouvoir réel.
Alors je pose une question simple, mais essentielle : tout ça pour ça ?
Des années de transition, des millions dépensés, des milliers de kilomètres parcourus pour consulter un peuple que l’on n’écoute pas vraiment… Pour finir avec un document bancal, technocratique, éloigné de notre histoire, de nos réalités, de nos aspirations.
Non. Cette Constitution, en l’état, ne peut être notre boussole. Elle ne peut pas et elle ne doit pas être adoptée sans un sursaut profond, sans un retour honnête à nos racines, à nos valeurs, à notre génie collectif. Une Constitution ne se décrète pas depuis les salons climatisés de Conakry. Elle se forge au contact du peuple, de sa mémoire, de ses douleurs, de ses espoirs.
La Guinée mérite mieux. Elle mérite une loi fondamentale qui rassemble, qui inspire, qui élève. Un texte qui soit le miroir de notre diversité, et non le masque d’un pouvoir.
Tant qu’on continuera à écrire l’avenir sans regarder d’où l’on vient, on tournera en rond.
Et l’Histoire, elle, ne pardonnera pas !
A bon entendeur salut ! D’ici-là, merci de contribuer au débat.
Elhadj Aziz Bah

Entrepreneur, auteur et expert en transformation stratégique
Caroline Du Nord, USA
Note de référence
Pour information, veuillez trouver ci-dessous le lien vers la copie du projet de nouvelle Constitution, telle que publiée sur le site Africaguinee.com en date du 1er juillet 2025.
🔗 Lien vers la publication
Si cette version ne correspond pas au document officiel, je me permets de solliciter respectueusement l’honorable Dr Dansa Kourouma, président du Conseil National de la Transition (CNT), ainsi qu’un(e) conseiller(ère) du CNT, de bien vouloir me transmettre une copie conforme à l’adresse suivante : bahsona20@gmail.com.
Avec mes remerciements anticipés pour votre diligence et votre collaboration.
