LA BEAUTÉ DU FLOU
Le langage feutré d’un stratège des mots
Dans un pays où les phrases sont souvent hurlées ou mâchées, Tibou Kamara écrit. Et il écrit bien. Trop bien, diront certains. Mais cela n’enlève rien au fait : sa plume est l’une des plus travaillées du paysage politique guinéen.
Il y a chez lui un goût du mot juste, une volonté de rythme, un amour du style. Il cite Socrate comme on respire, Molière comme on soupire, et De Gaulle comme on aspire à durer. Ses textes ont du souffle, parfois trop — mais toujours ce souci de tenir le lecteur dans un balancement réfléchi, là où d’autres balancent simplement des accusations ou des slogans.
On peut ne pas aimer l’homme. On peut douter de ses postures. Mais sa plume, elle, mérite lecture et attention. C’est une plume cultivée, élégante, souvent habile, parfois troublante, parce qu’elle ne choisit pas toujours son camp, ou alors à mots couverts. Elle préfère les détours à la déclaration frontale. Elle suggère là où d’autres accusent, elle murmure là où beaucoup vocifèrent. Elle critique, sans jamais vraiment condamner. C’est une plume de velours. Mais aussi une plume de brouillard.
Car l’art de Tibou Kamara n’est pas de dire ce qu’il pense. Son art est de laisser penser. De construire un discours où tout semble pesé, nuancé, équilibré — au point que l’on finit parfois par ne plus savoir ce qui est réellement affirmé. Il parle de fidélité, puis généralise la trahison. Il encense un fidèle, puis explique qu’aucun pacte n’est éternel. Il loue la retenue, puis commente les soubresauts du pouvoir. C’est beau. C’est fluide. Mais ça n’engage à rien.
Tibou Kamara écrit avec élégance, mais jamais avec le feu. Il préfère la prudence au panache, la sagesse à la rupture, la litote à la colère. Sa plume est une main gantée : elle caresse la vérité, sans toujours oser l’empoigner.
Est-ce un défaut ? Un calcul ? Une posture ? Peu importe ici. Ce qui compte, c’est que sa langue est construite pour durer, pour être citée, relue, méditée — même par ceux qui le critiquent. Parce qu’en Guinée, rares sont ceux qui prennent le temps de ciseler une pensée politique dans un écrin de style.
Alors oui, on peut trouver que Tibou enrobe trop, qu’il contourne l’essentiel, qu’il observe plus qu’il ne tranche. Mais au moins, il écrit — et il écrit bien. Ce n’est pas une plume de combat. C’est une plume de stratégie. Est-ce précisément ce qui fait sa force… ou sa limite ???
Alpha Issagha Diallo
Militant, témoin du réel –
Un lecteur fidèle qui sait reconnaître le parfum d’une belle phrase,
même quand elle flotte au-dessus du doute.
