Comment vendre la Guinee et fuir avec l’argent ?
𝐂𝐡𝐫𝐨𝐧𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐝’𝐮𝐧 𝐩𝐢𝐥𝐥𝐚𝐠𝐞 𝐦𝐞́𝐭𝐡𝐨𝐝𝐢𝐪𝐮𝐞
La Guinée ne se vend pas en une seule nuit. Ce pays, long comme un rêve et vaste comme une dette coloniale impayée, exige un plan, une méthode, une touche d’audace et surtout… une bande de patriotes bien entraînés à trahir.
Tout commence par un coup d’État. Un classique. La recette est vieille mais toujours efficace : dénoncer la corruption d’un régime tout en jurant de rendre le pouvoir au peuple. Surtout, parler de rupture, de refondation, de dignité retrouvée. C’est la phase séduction. Le peuple adore les mots. Il faut donc leur offrir une pluie de discours, de promesses creuses et d’uniformes repassés.
Une fois installé, le vrai travail commence. Première règle : prendre le contrôle de la douane, du trésor et des mines. Ces trois-là, ce sont les mamelles de la Guinée. Sans elles, impossible de traire le pays. On nomme donc des proches : cousins, amis d’enfance, frères d’armes, membres de la même tribu, etc. Des gens loyaux, pas trop cultivés, mais assez rusés pour voler sans se faire attraper et surtout, sans poser de questions.
Ensuite, il faut organiser la vente. La Guinée ne se vend pas comme une mangue sur un marché. Il faut la découper. Morceau par morceau. Le bauxite par ici, le fer par là, les terres agricoles plus loin, et même les plages, les ports, les forêts sacrées. Tout doit y passer. La souveraineté ? Un mot creux dans les contrats en petits caractères.
Il faut séduire les acheteurs étrangers : Chinois, Russes, Français, Émiratis, peu importe. Ils sont tous intéressés tant que la Guinée est à genoux. Il suffit de leur dire : « Voici un gisement inexploré. Vous pouvez l’exploiter à 95 %, le reste servira à construire un terrain de football pour les jeunes. »
Les jeunes, voilà l’autre mot magique. Comme si chaque tonne de minerai volée pouvait se transformer en avenir.
Une fois les contrats signés, l’argent commence à couler. Pas dans les hôpitaux. Pas dans les écoles. Pas dans les routes. Non. L’argent file ailleurs : dans des comptes offshores, dans des villas en Turquie, dans des appartements à Dubaï, dans des berlines allemandes ou des Land Cruiser japonaises aux vitres teintées. Tout bon patriote expatrié vous le dira : pour fuir avec l’argent, il faut avoir prévu l’évasion fiscale avant la trahison nationale.
Mais la vente ne s’arrête pas aux ressources. Il faut aussi vendre l’âme. On brade la justice : les juges deviennent des notaires de l’injustice. On solde les universités : les professeurs fuient, les étudiants bavardent, et les diplômes se vendent comme des cartes de recharge. La presse, elle, se loue à l’heure, comme les chambres des hôtels miteux où se négocient les décrets.
Pour garder le peuple calme, il faut organiser le spectacle. Des défilés militaires. Des campagnes de sensibilisation. Des concours de beauté. Et surtout, des arrestations ciblées : un opposant par semaine, un journaliste par mois, un syndicaliste de temps en temps. Juste assez pour maintenir la peur, mais pas trop pour éviter l’émeute.
La vraie prouesse, cependant, c’est de convaincre les gens que tout cela est pour leur bien. Il faut des slogans patriotiques, des panneaux lumineux, des drapeaux à chaque carrefour. Il faut repeindre les ponts et planter des cocotiers pendant que l’État s’écroule. Il faut créer l’illusion du progrès pendant qu’on démonte l’arrière-boutique.
Mais un jour vient la rumeur. Le vent se lève. Une plainte se glisse. Une fuite dans la presse étrangère. Un article qui parle de milliards détournés. Des ONG qui s’agitent. Alors, on active la dernière phase du plan : la fuite.
C’est ici que l’art entre en scène. Car fuir avec l’argent ne se fait pas comme fuir avec une valise. Il faut une évacuation diplomatique, un exil doré, une invitation à une conférence internationale qui ne se termine jamais. Le chef déchu devient « expert en gouvernance », « consultant en paix post-conflit », ou « invité spécial des sommets africains sur la démocratie ».
Depuis son balcon à Rabat, à Paris ou à Genève, il envoie des tweets. Il parle de l’Afrique avec amour. Il dit que la Guinée lui manque. Il parle de transition, de pardon, de reconstruction. Il se fait passer pour victime d’un complot. Et parfois, il rêve de revenir. Pas pour rendre ce qu’il a pris. Non. Pour recommencer.
𝐏𝐨𝐬𝐭𝐟𝐚𝐜𝐞
Ceux qui restent au pays se battent avec l’ombre de ce qu’il reste. Les puits sont à sec. Les écoles ferment. Les routes s’effondrent. Le peuple hurle en silence. Mais tout est verrouillé : les urnes, les lois, les fusils.
On raconte encore que la Guinée est riche. Mais tout le monde sait que sa richesse dort dans des banques suisses, dans des paradis fiscaux, dans des clubs privés où l’entrée coûte plus cher qu’un hôpital tout entier.
Et pourtant, la Guinée vit. Elle résiste. Par miracle. Par entêtement. Par espoir. Elle attend peut-être son ingénieur, son bâtisseur, celui qui ne viendra pas pour vendre mais pour reconstruire.
En attendant, les voleurs écrivent leurs mémoires. Ils racontent, en riant, comment ils ont vendu la Guinée. Et fuient avec l’argent.
