Titres en or, pouvoirs en carton
Ce texte n’est pas un manifeste partisan, mais un constat : en Guinée, les visages changent, les habitudes restent. Depuis l’indépendance, les régimes se succèdent, mais la logique demeure : des nominations souvent plus symboliques qu’efficaces, où le prestige des titres contraste cruellement avec l’impuissance réelle.
On ne peut que saluer la capacité d’adaptation de notre élite nationale. Elle excelle dans les grandes écoles, s’impose dans les institutions internationales, publie dans les revues les plus sérieuses. Mais curieusement, une fois de retour au pays, cette même élite devient discrète, effacée, presque fantomatique. On la nomme à des postes prestigieux, mais sans responsabilités réelles. Elle occupe les fauteuils, mais pas les leviers de décision.
L’exemple le plus frappant ? Celui du Premier ministre en exercice, Amadou Oury Bah. Un homme à la trajectoire impressionnante, respecté pour sa rigueur intellectuelle et son engagement constant dans l’opposition républicaine. Pendant des années, il a porté une voix forte, une pensée claire, une stature nationale. Et pourtant, depuis sa nomination à la primature, c’est le silence radio. Aucun cap clair, aucune initiative forte, aucune empreinte. Un Premier ministre ? Oui, mais sans gouvernail. Une présence ? Oui, mais invisible. Un titre ? Majestueux. Mais l’exercice du pouvoir ? Introuvable.
Et il n’est pas un cas isolé.
Une autre figure qui m’avait profondément impressionné durant des années est Lansana Kouyaté, ancien Premier ministre, ancien haut fonctionnaire international, et actuel président du PEDN. Son éloquence, sa vivacité d’esprit et son engagement en tant que leader politique en faisaient, à mes yeux, un modèle au cœur des grandes luttes de l’époque. Mais il semble aujourd’hui s’être rapproché de la junte militaire en
place, dans une posture bien plus discrète que combative. Discret, presque effacé, il a choisi de se retrancher derrière les rideaux du pouvoir, fuyant les débats publics et renonçant à cette parole libre qui l’avait autrefois distingué.
Ces deux personnages ne sont que les symptômes visibles d’un mal profondément enraciné : chez l’élite guinéenne, l’opportunisme n’est plus un accident, c’est une vocation. Ils excellent dans l’art de l’indignation temporaire, avant de fondre, dociles, dans les couloirs du pouvoir qu’ils dénonçaient hier encore avec fracas.
Ministre ? Oui, sur le papier. Directeur ? Bien sûr, avec plaque dorée. Mais dans les faits : peu de marge, aucune influence, et un pouvoir qui se résume souvent à parapher des documents déjà décidés ailleurs.
Dans l’opposition ou dans les cercles d’idées, cette élite est imposante, engagée, articulée. Elle parle avec force, rêve avec ambition, propose avec clarté. Mais dès qu’elle entre dans le circuit institutionnel, elle s’adoucit, se fait silencieuse, s’efface presque. Le verbe devient vague, la posture prudente, l’esprit critique anesthésié.
Ce n’est pas une coïncidence, mais une stratégie de système : offrir des titres, contenir les ambitions, canaliser les intelligences dans des couloirs étroits. Pendant que les centres névralgiques du pouvoir sont jalousement gardés, certains sont conviés dans les antichambres pour faire joli. Une sorte de théâtre où les rôles secondaires sont distribués pour décorer la façade républicaine.
Et le plus déroutant, c’est que beaucoup finissent par y trouver leur compte. Ils se contentent de l’apparence, du protocole, de l’accès aux salons, des véhicules de fonction, et ferment les yeux sur leur inutilité politique. Ils troquent l’influence contre la visibilité, la voix contre le costume, l’audace contre le confort.
Mais jusqu’à quand va-t-on continuer à célébrer ces carrières de surface ? Jusqu’à quand va-t-on tolérer que des esprits brillants deviennent les figurants d’un théâtre administratif dont le scénario est écrit ailleurs ?
Ce texte n’est pas un acte de désespoir. C’est un appel à la lucidité. Il est temps que les élites, toutes origines confondues, cessent de considérer leur nomination comme une fin en soi. Il est temps de redonner un sens à la fonction publique, un sens au service de l’État, un sens à l’engagement intellectuel.
Une nation ne se construit pas avec des carriéristes décoratifs. Elle se construit avec des acteurs debout, qui osent penser, dire, agir. Elle se construit avec des responsables qui refusent d’être ministres d’apparat ou directeurs du vide.
Et tant que les titres en or cacheront des pouvoirs en carton, notre pays restera prisonnier de cette interminable comédie nationale.
A bon entendeur salut ! D’ici-là, merci de contribuer au débat.
Elhadj Aziz Bah
Entrepreneur, auteur et expert en transformation stratégique
Caroline Du Nord, USA
Note de l’auteur : Acceptons la pluralité d’idées. Pas d’injures, et rien que
d’arguments.
