Le spectre annoncé par le vieux Gnamè
Il est des voix que l’on croit enfouies dans la poussière du temps, mais qui ressurgissent, plus éclatantes que jamais, lorsque les épreuves de l’histoire viennent éprouver un peuple. Tel fut le destin du vieux Gnamè, ce patriarche au visage sillonné de rides, dont la sagesse, naguère méprisée par beaucoup, s’impose aujourd’hui comme une prophétie irréfutable.
« Mes enfants, disait-il, gardez-vous des hommes en treillis qui prétendent sauver la patrie par la force des armes. Car chaque fois que les bottes s’emparent des trônes, la cité se couvre d’ombres, la liberté se flétrit, et les souffrances du peuple s’accumulent. »
Or, ce qu’il annonçait jadis comme une mise en garde, nous le vivons désormais comme une réalité implacable. Car oui, l’économie chancelle et se délite sous la férule de ces régimes militaires. Ils proclament la prospérité mais sèment la misère ; ils jurent de défendre l’intérêt général mais ne connaissent que le faste de leurs privilèges. Les caisses de l’État deviennent leur bourse privée, les dépenses incontrôlées leur habitude, et le peu que gagnent les citoyens s’évapore au gré des caprices d’une gestion sans cap ni boussole.
Et le vieux Gnamè avait encore prévenu : « Voyez comme vos infrastructures s’effondrent. Ce que l’effort civil a bâti à la sueur du front, l’improvisation militaire le détruit par négligence. Ils dressent des façades pour éblouir l’œil, mais derrière ces murs repeints se cache la décrépitude d’un pays livré à l’abandon. »
Mais plus grave encore, ajoutait-il d’une voix assombrie, « là où règne le soldat, la parole libre devient un crime. La vérité se fait suspecte, l’opinion se change en délit, et la peur devient compagne de chaque foyer. Là où devrait éclore le débat, ils sèment l’intimidation ; là où devrait briller la vérité, ils installent la nuit du silence. »

Hélas ! Le temps confirme une à une ses prédictions. Car désormais, nos marchés sont vides, nos hôpitaux exsangues, nos ventres affamés, et nos vies menacées par la maladie et la pauvreté. Comme il le répétait : « Un régime militaire ne soulage jamais la misère du peuple ; il l’accroît, car il vit d’indifférence et de mépris. »
Et lorsqu’il parlait des richesses minières, ses yeux se voilaient d’une colère contenue : « Sachez, mes enfants, que ces régimes se nourrissent de la trahison de vos sols. Leurs jours se prolongent parce qu’ils livrent vos mines à des prédateurs étrangers. Ils signent des contrats précipités, ils bradent vos trésors à vil prix, ils cèdent vos gisements pour acheter du temps et des soutiens. Chaque gramme d’or dilapidé, chaque tonne de bauxite arrachée au sol de vos ancêtres, chaque pierre précieuse offerte dans le secret d’un bureau obscur, est une part d’avenir sacrifiée. Ils ne survivent que parce que vos terres sont pillées et vos enfants dépouillés de leur héritage. »
Mais là ne s’arrêtait pas son avertissement. D’un ton grave, il répétait : « Ne vous fiez pas à leurs élections ! Elles ne sont que mascarades. Les urnes, bourrées avant d’être ouvertes, ne reflètent jamais vos voix. Les résultats, proclamés avant d’être comptés, ne traduisent jamais votre volonté. Ils ne cherchent pas la légitimité, mais l’ombre de la légitimité. Ils ne veulent pas du suffrage, mais de son simulacre. »
Et toujours, il revenait à la même vérité : « Aucun pouvoir des armes n’est éternel. Le règne des baïonnettes, même étendu par la peur, est voué à s’effondrer, car l’âme d’un peuple ne s’asservit jamais pour toujours. Nul ne peut tromper l’histoire. »
Alors, ses dernières paroles, celles qu’il répétait avec insistance, résonnent aujourd’hui comme un testament : « Mes enfants, préférez vos paroles données à vos silences honteux. Car le pays ne retiendra de vous que ce que vous aurez osé dire et défendre. Ce n’est ni l’or accumulé ni les privilèges amassés qui feront votre souvenir, mais la trace que vous laisserez dans la mémoire du peuple. L’histoire ne retient pas les biens matériels, mais la dignité d’un engagement. Le souvenir que le peuple aura de vous vaut plus que mille trésors. »
Et il concluait, en frappant son bâton sur la terre rouge : « Un peuple qui se résigne devient complice de sa propre servitude ; mais un peuple qui s’éveille, même dans les larmes et les chaînes, finit toujours par écrire lui-même la page de sa délivrance. »
Aujourd’hui, en regardant notre présent, il semble que le vieux Gnamè se tienne encore parmi nous, comme une conscience implacable. Ses paroles ne sont plus un simple avertissement : elles sont une injonction à ne pas trahir notre propre dignité. Car chaque génération, au moment décisif, doit choisir : se taire et laisser mourir la liberté, ou parler et redonner vie à l’espérance.
Repose en paix le sage.
Konaté Lancine témoigne de l’avertissement…
