Contre La sansure

Guinée. Une très discrète coopération militaire avec la France

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Avec l’arrivée au pouvoir de l’ancien légionnaire Mamadi Doumbouya, la France a intensifié sa coopération militaire avec la Guinée. Depuis 2022, cet appui, notamment aux unités d’élite engagées dans la répression contre les opposants, reste discret, voire secret.

Ce n’est pas seulement un retour. C’est une revanche. Il aura fallu plus d’un demi-siècle pour que la Guinée rebelle, la seule colonie qui avait dit « non » au général de Gaulle en 1958, revienne enfin dans le giron français. Au tournant des années 2010, Nicolas Sarkozy puis François Hollande avaient pourtant fondé de grands espoirs sur Alpha Condé.

Mais l’ancien chargé de cours à la Sorbonne, qui avait vécu des décennies d’exil en France dans un deux-pièces de la place d’Italie, préféra s’acoquiner avec d’autres. Il y eut bien une mine de bauxite offerte par « Alpha » à des personnes ayant été proches d’Arnaud Montebourg (ministre français de l’Économie de 2012 à 2014) et d’Anne Lauvergeon (ancienne dirigeante d’Areva), et une clinique à Conakry qu’il baptisa du nom de son vieil ami Bernard Kouchner (ancien ministre des Affaires étrangères). Mais Alpha Condé avait appris une chose des luttes de pouvoir auxquelles il avait assisté lorsqu’il était membre du Parti socialiste français : il faut toujours savoir se vendre au plus offrant. Et, visiblement, une France déjà déclinante en Afrique n’avait plus assez à lui proposer. Au moment du putsch qui renversa Condé en 2021, les troupes d’élite du pays étaient formées par les Turcs, et ses mines de bauxite exploitées par les Étatsuniens, les Russes et les Chinois.

Heureusement, un colonel providentiel allait réaligner la Guinée avec l’Élysée : Mamadi Doumbouya. Fils d’un vendeur de pneus, Doumbouya semble tout droit sorti d’un roman qui aurait été écrit à quatre mains par Gauz et Amadou Kourouma. Immigré de galère en Europe, il fut sans-papiers en Allemagne, videur de boîte de nuit aux Pays-Bas, puis finit par s’engager dans la Légion étrangère française. Affecté à Nîmes, dans le sud-est de la France, il n’y rencontra pas la gloire – son contrat ne fut pas renouvelé et il sortit des rangs en 2009 avec le grade modeste de caporal-chef –, mais sa femme : Lauriane Darboux, sous-officier de la gendarmerie qui s’occupait des cambriolages dans la Drôme. De retour en Guinée, Doumbouya gagna la confiance d’Alpha Condé, qui n’avait d’yeux que pour sa stature de colosse. Les deux hommes étaient aussi issus de la même communauté malinké. Doumbouya gravit les échelons militaires jusqu’à être envoyé à l’École de guerre, à Paris. En 2018, il finit par être nommé à la tête des nouvelles forces spéciales. La suite était cousue de fil kaki : Doumbouya trahit son mentor pour devenir calife à la place du calife en septembre 2021. Et, dans quelques jours, il devrait s’offrir une Constitution taillée sur mesure pour obtenir la légitimité des urnes…

Un rapprochement franco-guinéen couleur kaki

La France n’a pas hésité une seule seconde à épauler le nouveau dirigeant. Il faut dire que Doumbouya, l’ancien légionnaire, est aussi un citoyen français. Il a même acquis en 2020, avec son épouse, une bicoque à la campagne dans le Gard. Et puis, l’Élysée n’a guère envie que Doumbouya suive l’exemple de son voisin malien Assimi Goïta et se rapproche de la Russie. Quelques semaines après le putsch, le patron des Éléments français au Sénégal (EFS), le général Michel Delpit, se rend discrètement à Conakry1. Il s’offre même une petite virée en hélicoptère avec Doumbouya, survolant cette langue de terre qui titille l’océan. La lune de miel commence.

Très vite, la coopération militaire et sécuritaire hexagonale reprend avec la junte. Et l’alliance avec Doumbouya devient d’autant plus précieuse que les pays du Sahel chassent l’un après l’autre l’armée française. Pour l’Élysée, la Guinée devient « un enjeu fondamental », comme le répète en off le conseiller Afrique d’Emmanuel Macron, Jérémie Robert. Paris veut à tout prix empêcher la nouvelle Alliance des États du Sahel (AES) d’embarquer la Guinée dans son aventure et de s’offrir ainsi un débouché sur la mer via le port de Conakry. Alors, la France met les petits plats dans les grands. Et tant pis s’il faut fermer les yeux sur le climat de terreur qui s’installe progressivement à Conakry.

L’allégresse qui a suivi le putsch s’est perdue dans les embouteillages de la capitale guinéenne. Doumbouya a confisqué le pouvoir qu’il avait promis de rendre au peuple. Les lendemains sont amers et rougis de sang. Selon Amnesty International, au moins 47 manifestants ont été tués par les forces de l’ordre en septembre 2021 et au printemps 20242. En juillet 2024, deux figures de la société civile, Oumar Sylla (alias Foniké Menguè) et Mamadou Billo Bah ont été kidnappées par des éléments des forces spéciales. Transportés en bateau jusqu’à la prison secrète de Fotoba, au large de Conakry, ils n’ont plus jamais donné signe de vie. En décembre, c’était au tour du journaliste d’investigation Habib Marouane Camara de disparaître, après son arrestation par la gendarmerie commandée par le tout-puissant Balla Samoura, un corps auprès duquel deux coopérants français sont affectés.

Une coopération longtemps restée secrète

Mais l’appui militaire et sécuritaire de la France à Mamadi Doumbouya ne se limite pas à quelques officiers envoyés de Paris, déjà présents dans les états-majors guinéens sous le précédent régime – François Hollande et Alpha Condé, vieux camarades de l’Internationale socialiste, avaient signé un accord de coopération militaire en 2014. Le coup de main de Paris va beaucoup plus loin. Le volet le plus important de la coopération entre la France et Mamadi Doumbouya est longtemps resté secret. Et pour cause, le putschiste ne veut surtout pas être vu comme un pantin à la solde de Paris. Doumbouya aime plutôt cultiver une stature panafricaine, rebaptisant l’aéroport de Conakry du nom du premier président, l’anti-impérialiste (et sanguinaire) Ahmed Sékou Touré. En 2023, à la tribune des Nations unies, il ose même une diatribe contre les grandes puissances : « Nous ne sommes ni pro- ni anti-Américains, ni pro- ni anti-Chinois, ni pro- ni anti-Français, ni pro- ni anti-Russes. Nous sommes tout simplement pro-Africains, c’est tout. »

Le problème, c’est que l’anticolonialisme de Doumbouya n’est que de façade. Dans une Guinée qui, depuis l’indépendance, n’a pas connu de présence militaire étrangère importante (hormis des instructeurs et des coopérants), le président cache un secret qui pourrait lui coûter cher. Car des troupes françaises séjournent régulièrement et discrètement dans son pays depuis 2022. Une enquête de Marianne3 a révélé que les militaires français basés au Sénégal et au Tchad formaient les troupes d’élite guinéennes.

Jusqu’au deuxième semestre 2024, selon plusieurs sources guinéennes et hexagonales, les soldats français prenaient leurs quartiers à Soronkoni, un camp militaire de l’est de la Guinée, dans la région natale de Doumbouya. Soronkoni fut utilisé comme prison par Alpha Condé4, et le camp accueillit, à la toute fin de son règne, des instructeurs turcs chargés de mettre sur pied une unité d’élite concurrente des forces spéciales. Partis après le coup d’État, les militaires turcs ont été remplacés moins d’un an plus tard par des soldats tricolores. Affectés à Soronkoni pour des missions de trois mois en général, les formateurs français ont entraîné les nouvelles promotions du Groupement des forces spéciales (GFS) et du Groupement des forces d’intervention rapide (GFIR). Ces unités d’élite dévouées corps et armes au président n’ont pas vraiment les mains propres : d’après plusieurs témoignages, le GFS a participé à l’enlèvement d’Oumar Sylla et de Billo Bah, et le GFIR a durement réprimé des manifestations dans la région aurifère de Siguiri5, toujours dans l’est de la Guinée.

Un système généralisé confirmé par des documents inédits

Des documents inédits consultés par Afrique XXI viennent confirmer ces formations. Il s’agit de demandes de visas de courtoisie pour des militaires français arrivant en Guinée, transmises par le ministre guinéen de la Défense à son homologue des Affaires étrangères, non pas dans le cadre de quelques missions ponctuelles mais bien d’un système généralisé d’appui à l’armée guinéenne, avec des dizaines de demandes de visas.

 

Source: https://afriquexxi.info/Guinee-Une-tres-discrete-cooperation-militaire-avec-la-France

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