Guinée : la realpolitik en plein jour quand la Cour suprême « filtre » les candidatures
Hier, la Cour suprême de la Guinée a déclaré irrecevables plusieurs candidatures pour l’élection présidentielle de décembre 2025. Parmi les noms cités figuraient des personnalités connues comme Mory Kaba, Lansana Kouyaté, Ousmane Kaba et autres…
Ce fait n’est pas seulement un événement administratif ou juridique : il renvoie directement aux mécanismes de pouvoir, aux stratégies de sélection politique et à la logique de la transition dans notre pays.
Realpolitik et sélection politique
Dans la vraie vie politique, la « realpolitik », les règles, les lois et les institutions ne suffisent pas toujours à dire qui peut et qui ne peut pas être candidat.
Le rejet de candidatures peut traduire plusieurs choses :
1. un impératif de contrôle du cadre institutionnel pour limiter la concurrence ;
2. une volonté de stabiliser l’ordre politique en excluant des candidats jugés « problématiques » pour le pouvoir en place ;
3. ou encore un message adressé aux acteurs : « le jeu politique est géré, et les filtres existent ».
Cette logique n’est pas propre à la Guinée. Dans plusieurs pays africains, des institutions similaires ont joué un rôle de « verrou » avant des scrutins sensibles. En Côte d’Ivoire ou en RDC, par exemple, on a vu des candidatures rejetées pour des raisons techniques ou administratives alors que le contexte politique était fortement polarisé.
Conséquences pour la légitimité et la démocratie
Cette sélection politique, même si juridiquement fondée, peut fragiliser la perception de l’élection. Lorsque des figures établies voient leur dossier jugé irrecevable, la confiance publique dans le processus électoral peut en souffrir.
Elle pose les questions suivantes :
-. Le critère technique ou administratif est-il véritablement neutre ou sert-il de filtre politique ?
-. Les candidats et leurs soutiens ont-ils les mêmes chances de recette ?
-. Et, surtout, la pluralité politique est-elle réelle ou simplement affichée ?
Si la liste finale des candidats reste restreinte ou perçue comme filtrée, cela peut donner l’impression que la compétition est moins un choix des citoyens qu’un choix orchestré.
Une opportunité manquée de transparence
La décision de la Cour suprême aurait pu être l’occasion de renforcer la transparence : publication précise des motifs, communication claire, délais respectés. Mais dans un contexte où l’opposition politique est affaiblie, où certains médias sont sous tension et où la société civile peine à jouer son rôle, l’effet peut être inverse.
Au lieu de renforcer la démocratie, cette situation risque de conforter l’idée que la transition est à nouveau captée par ceux qui détiennent déjà les leviers du pouvoir.
Vers où maintenant ?
Pour que cette étape ne devienne pas un tournant négatif, plusieurs éléments devront être observés :
-. que la Cour publie les motifs de rejet de manière claire ;
-. que les candidats rejetés disposent de voies de recours crédibles et effectives ;
-. que le cadre de la campagne soit réellement ouvert, égalitaire et transparent ;
-. que l’opinion publique puisse suivre ces processus de manière libre et informée.
Le rejet des candidatures par la Cour suprême n’est pas une simple formalité juridique, c’est une pièce importante de la realpolitik guinéenne. Alors que le pays s’apprête à élire un nouveau président, ce moment interroge la nature même de la compétition politique : Est-ce une élection ouverte ou un exercice de validation ?
La crédibilité du scrutin ne dépendra pas seulement du jour du vote, mais de chacune des étapes précédentes, et surtout de la perception qu’en aura la population.
Car à la fin, la démocratie véritable ne naît pas uniquement d’un bulletin de vote, elle s’éprouve dans la confiance que les citoyens ont dans les institutions.
Abdourahmane CONDÉ

Politologue
