Simandou 2040 : Où sont passés les 99 millions de dollars de Baowu ?
Enquête sur une zone d’ombre au cœur du projet Simandou.
Depuis des mois, une question brûlante circule dans les milieux économiques, politiques et miniers guinéens : qu’est devenu le paiement de 99 millions de dollars que la société chinoise China Baowu Steel Group, géant mondial de la sidérurgie, aurait effectué pour entrer officiellement dans le consortium chargé de développer le gisement de minerai de fer de Simandou ?
Cette interrogation, longtemps restée sous forme de rumeur insistante, a pris une dimension nationale lorsqu’elle a été évoquée dans les travaux du Conseil national de la transition (CNT). Selon les remarques des commissaires de l’organe législatif transitoire, ce montant présenté comme un « ticket d’entrée » pour Baowu n’apparaissait pas dans les écritures du Trésor public au moment du contrôle du budget 2024.
Un paiement officiellement annoncé… mais introuvable
D’après plusieurs sources parlementaires consultées lors de la préparation de la Loi de finances initiale 2025, les 99 millions de dollars correspondent au montant versé par Baowu pour prendre position dans les blocs 1 et 2 de Simandou, aux côtés du consortium WCS (Winning Consortium Simandou). Ce versement aurait eu lieu durant le second semestre 2024.
Pourtant, selon les mêmes sources, aucune trace d’encaissement n’aurait été retrouvée dans les comptes du Trésor au moment de la vérification. Une situation qui soulève plusieurs hypothèses :
• le montant a été annoncé mais pas versé ;
• le montant a été versé mais placé sur un compte d’attente ou un compte séquestre non communiqué ;
• le montant a été réceptionné par une autre structure de l’État avant transfert ;
• un problème administratif ou volontaire de transparence empêche sa traçabilité.
Un contexte miné par des enjeux colossaux
Le projet Simandou, considéré comme le plus grand gisement de fer non exploité au monde, mobilise depuis vingt ans des intérêts financiers gigantesques. Les multiples changements de partenaires, litiges internationaux, accusations de corruption et renégociations successives ont déjà terni les précédentes étapes du dossier.
L’entrée de Baowu, premier producteur mondial d’acier, était présentée comme un tournant stratégique capable d’accélérer le développement du projet. Ce versement de 99 millions de dollars devait symboliser la solidité financière du partenariat.
Sa disparition apparente, même temporaire, ajoute une nouvelle zone d’ombre dans un dossier où la confiance du public est fragile.
Des questions qui dérangent
À Conakry, plusieurs hauts fonctionnaires interrogés officieusement renvoient la responsabilité à un flou administratif, évoquant « des procédures techniques » ou des « mouvements en cours de régularisation ». D’autres sources, proches des milieux financiers, affirment que le montant aurait été reçu mais « affecté ailleurs » avant d’être comptabilisé dans les recettes publiques.
Du côté du ministère des Finances, la prudence domine. Aucune communication officielle n’a confirmé l’encaissement effectif, ni expliqué la situation. Silence également du côté de la Banque centrale, pourtant seule habilitée à retracer les entrées financières de l’État.
Ce vide communicationnel nourrit la suspicion, dans un pays où les dossiers miniers sont régulièrement au centre d’enjeux politiques sensibles.
Le CNT appelle à la transparence
Le Conseil national de la transition, par ses remarques dans le rapport budgétaire, n’a pas seulement soulevé un doute : il a demandé des éclaircissements formels au gouvernement.
Pour le CNT, l’arrivée prochaine de nouvelles phases de développement du projet Simandou impose une gestion exemplaire des flux financiers. Avec les perspectives d’exportation prévues pour 2025–2026, les montants liés aux investissements, redevances et bonus miniers pourraient atteindre des sommets.
L’absence de traçabilité sur les premiers paiements importants envoie un signal préoccupant.
Baowu garde le silence
Sollicitée sur ce sujet, la société Baowu n’a pas livré de détails officiels sur la nature exacte du paiement, ni confirmé sa transmission au gouvernement guinéen. Les communiqués publics précédents évoquent son entrée dans le consortium, mais pas les modalités financières exactes.
Cette absence de transparence de la part du partenaire étranger laisse également planer des interrogations sur les clauses réelles de l’accord signé.
Un enjeu de gouvernance et de crédibilité
Pour beaucoup d’observateurs, la question dépasse la somme elle-même. Elle touche à une problématique fondamentale : la crédibilité de l’État dans la gestion du projet Simandou.
Le gisement, considéré comme le futur poumon économique du pays, doit être perçu comme un modèle de rigueur, de redevabilité et de transparence pour restaurer la confiance des citoyens et des investisseurs.
Ce que l’on attend maintenant
Trois éléments sont indispensables pour éclaircir cette affaire :
1. La preuve officielle d’un virement date, montant, compte bénéficiaire.
2. La publication du bordereau d’encaissement par la Direction générale du Trésor.
3. Une communication conjointe entre le ministère des Finances, la Banque centrale et Baowu confirmant l’état exact du paiement.
Sans ces documents, l’affaire restera une tache opaque dans un dossier qui exige au contraire lumière, précision et rigueur.
Affaire à suivre…
Par Azözöye Bangoura
