Bah Oury : De l’opposition à la compromission, le poids de l’Histoire et l’épreuve de la Conscience (Par Elhadj Aziz Bah)
Il fut l’un des symboles de la résistance politique et du combat pour le multipartisme en Guinée. Aujourd’hui, en acceptant de conduire la campagne du général Doumbouya, Bah Oury semble tourner le dos à l’idéal qui fit sa légende. Cette lettre ouverte, à la fois fraternelle et sévère, lui rappelle que l’honneur d’un homme ne se mesure pas à sa fonction, mais à sa fidélité à ses convictions.
Mahatma Gandhi disait : « Mieux vaut échouer dans la vérité que triompher dans le mensonge.
»
Monsieur le Premier ministre,
C’est avec la gravité que commande l’heure et le respect que m’inspire votre parcours que je vous adresse cette lettre. Je ne prétends point m’ériger en donneur de leçons, ni m’arroger le droit de distribuer blâmes ou reproches. Ma démarche est celle d’un compatriote sincèrement épris du destin de notre nation, profondément troublé par le tournant que prend notre histoire commune, cette histoire que nous portons tous, que nous le voulions ou non, comme un héritage et comme un fardeau.
Nos chemins se sont croisés, si ma mémoire ne me trahit point, en 2012, dans la ville de Columbus, Ohio. Vous étiez alors un exilé politique, victime d’une persécution injuste sous couvert d’un prétendu complot contre un président « démocratiquement élu », mais déjà empêtré dans les méandres de sa propre dérive autocratique. Ce jour-là, la diaspora guinéenne vous avait accueilli avec la chaleur de la solidarité et la dignité de la fraternité. J’eus l’honneur de prononcer le discours de bienvenue, une allocution dans laquelle je retraçais non seulement votre trajectoire personnelle, mais aussi l’héritage de votre combat inlassable pour le multipartisme, la liberté d’expression et l’État de droit en Guinée.
Devant cette assemblée acquise à votre cause, j’avais osé une prédiction qui, à l’époque, pouvait paraître audacieuse, voire téméraire : Alpha Condé, disais-je, n’était pas venu pour perdre une élection qu’il organiserait lui-même, ni pour renoncer au pouvoir après deux mandats constitutionnels. Il tenterait, coûte que coûte, de manipuler la Constitution pour s’octroyer un règne à vie mais il échouerait. L’histoire, hélas, m’a donné raison, et ce fut au prix de vies perdues, de libertés confisquées et d’espoirs brisés.
Je garde de cette rencontre le souvenir impérissable d’un homme cultivé, rigoureux, passionné par la Guinée et habité par le rêve d’une véritable démocratie. Vous m’aviez impressionné par votre connaissance aiguë de notre histoire politique, votre analyse lucide des dynamiques du pouvoir et votre détermination inébranlable à poursuivre le combat, malgré les trahisons, l’exil et l’injustice. Depuis ce jour, je vous ai toujours considéré comme un homme de principes, un symbole de constance dans un univers politique guinéen trop souvent marqué par l’opportunisme et la versatilité.
Lorsque vous avez été nommé Premier ministre de la transition, je vous ai adressé un message de félicitations sincères, saluant en vous non seulement l’homme d’État, mais aussi le militant de toujours, le combattant de la démocratie. Vous m’aviez répondu avec une courtoisie et une considération devenues rares dans nos sphères politiques, un geste digne et respectueux qui m’avait profondément touché. J’espérais alors, et j’étais loin d’être seul, que votre leadership apporterait à cette transition tant espérée le souffle du dialogue, la rigueur morale, la sagesse du compromis et la vision d’un projet national inclusif.
Mais voilà que, dix-huit mois plus tard, j’apprends, non sans une profonde amertume mêlée d’incrédulité, que vous avez accepté d’assumer la direction de campagne du candidat Mamadi Doumbouya pour l’élection présidentielle prévue le 28 décembre prochain. Je ne vous attribue pas, entendons-nous bien, les fautes du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD), ni les dérives d’un pouvoir militarisé qui a, peu à peu, trahi l’esprit même de la transition qu’il prétendait incarner. Cependant, en endossant ce rôle, vous cautionnez, qu’on le veuille ou non, une mascarade électorale soigneusement orchestrée, un simulacre de démocratie dont les contours sont déjà tracés, et dont l’issue semble tristement prévisible.
Permettez-moi, avec la franchise d’un frère et la liberté de celui qui n’a rien à perdre ni à gagner, de formuler deux prédictions comme jadis, dans cette salle de Columbus où résonnait encore l’espoir :
Premièrement, vous ne serez pas à Mamadi Doumbouya ce que Kassory Fofana fut à Alpha Condé. Ce dernier, pour tous ses défauts et ses compromissions, disposait au moins d’un certain contrôle sur les décisions stratégiques, les leviers financiers et l’architecture de la campagne. Vous, Monsieur le Premier ministre, n’aurez malheureusement ni pouvoir de décision, ni marge réelle d’influence. Vous porterez le titre de « directeur de campagne », mais vous ne serez, dans les faits, qu’un figurant dans un scénario déjà écrit, déjà joué, déjà conclu. Votre rôle sera celui d’une caution intellectuelle, d’un label de respectabilité destiné à masquer l’essence profondément antidémocratique du processus en cours.
Deuxièmement, vous ne serez pas davantage le Premier ministre du prochain gouvernement. L’histoire récente de la Guinée, celle que vous connaissez mieux que quiconque, nous a enseigné une leçon amère mais implacable : les alliances de circonstance se consument aussitôt la victoire arrachée, surtout lorsque cette victoire est imposée par la force ou la manipulation, et non acquise par la volonté populaire exprimée librement. Les compagnons de route deviennent alors des témoins gênants, des symboles d’une légitimité empruntée dont on n’a plus besoin une fois le pouvoir consolidé.
Je vous souhaite malgré tout, sincèrement, une issue honorable. Car, comme le disait avec une lucidité prophétique le grand Aimé Césaire : « Il y a deux façons de se perdre : par ségrégation murée dans le particulier, ou par dilution dans l’universel. » Et j’ajouterais, dans notre contexte guinéen : il y a deux façons de perdre son âme politique, par la séduction exercée par le pouvoir, ou par la résignation devant les compromissions qui semblent inévitables.
Monsieur le Premier ministre, il est encore temps, même si la fenêtre se referme, de choisir une autre voie : celle de l’honneur, de la lucidité, de la fidélité à cette histoire que vous avez vous-même contribué à écrire avec votre sang, votre exil et vos sacrifices. L’histoire ne jugera pas seulement les actes, mais aussi les silences. Elle ne retiendra pas seulement les positions prises, mais aussi les renoncements consentis.
Vous avez été, et vous demeurez à mes yeux, un homme de conviction. Puisse cette conviction vous guider à nouveau, non vers les mirages du pouvoir, mais vers la voie étroite et exigeante de la cohérence et de la dignité.
Avec tout mon respect, ma fraternelle estime et l’espoir, fragile mais tenace, que la conscience historique saura encore parler plus fort que les calculs du moment.

