Quand la justice devient l’arme du crime : l’imposture d’un régime
En Guinée, la justice n’est plus un pilier, ni une boussole. Elle n’est même plus une institution. Elle est devenue un instrument politique. Une arme de guerre. Un outil de chantage au service d’un régime qui a fait du mensonge d’État sa doctrine et de l’impunité sa Constitution.
Le dernier épisode autour du Colonel Célestin Bilivogui le confirme avec une brutalité saisissante. Et cette fois, impossible de détourner le regard.
Le procureur général Fallou Doumbouya, censé incarner la LOI, protéger les DROITS, enquêter sur les CRIMES et traquer les criminels, préfère le spectacle des menaces. Il sort de son silence non pour éclaircir les zones d’ombre, mais pour brandir des convocations. Non pour rendre compte, mais pour intimider. Non pour chercher la vérité, mais pour la faire taire.
Pourtant, la vraie question brûle toujours, comme une plaie ouverte que personne ne panse : comment le corps du Colonel Célestin Bilivogui, officiellement déclaré « disparu » par ce même procureur devant le public et les caméras, a-t-il mystérieusement atterri à la morgue de l’hôpital national Ignace Deen ?
Plus d’un an après ce drame. Plus d’un an après cette déclaration publique. Aucune réponse. Aucune enquête digne de ce nom. Aucun mea culpa. Juste un silence assourdissant. Un silence qui hurle la culpabilité. Un silence qui porte un nom : complicité.
Qui a déplacé ce corps ? Qui a menti ? Qui couvre qui ? Qui ordonne ? Qui exécute ? Qui se tait ? Le procureur général de la République, gardien supposé de la légalité, ne dit rien. Pire : il menace ceux qui osent poser ces questions légitimes.
Et derrière ce silence nauséabond, le scénario se répète. Encore. Toujours. Comme avec Aliou Bah, poursuivi pour « offense et diffamation » contre le general Mamadi Doumbouya. Comme avec tous ces journalistes, activistes, citoyens ordinaires menacés pour avoir osé dénoncer les disparitions forcées, les kidnappings à répétition, les séquestrations arbitraires, les injustices systémiques qui gangrènent le pays depuis le coup d’État du 5 septembre 2021.
L’objectif est limpide. Transparent. Cynique : faire taire ceux qui osent. Criminaliser la parole. Transformer la dénonciation en délit. Punir la vérité.
Pendant que les kidnappeurs continuent leur œuvre en plein jour, en toute tranquillité, en toute impunité, le procureur général, chargé de les traquer, de les arrêter, de les poursuivre, préfère pointer du doigt ceux qui révèlent la vérité. La justice, censée protéger les victimes, est devenue un outil de répression contre les lanceurs d’alerte. Le monde à l’envers n’a jamais été aussi concret. Aussi obscène.

Nous vivons un théâtre de l’absurde où les rôles sont inversés : les victimes sont poursuivies, les témoins menacés, les criminels protégés, et les complices portent la robe.
Chaque disparition. Chaque silence officiel. Chaque menace déguisée en procédure judiciaire. Chaque convocation politique maquillée en acte de justice. Tout cela n’est qu’un rappel cruel, méthodique, calculé : dénoncer, c’est se mettre en danger. Parler, c’est risquer la prison. Exiger la vérité, c’est s’exposer à la répression.
Et le pire dans tout cela, le plus insupportable, c’est que le pouvoir semble sincèrement croire que le temps fera oublier. Que les citoyens finiront par se taire. Que la peur deviendra plus forte que la dignité. Que l’on peut indéfiniment enterrer les corps, étouffer les voix, réécrire les faits.
Mais la mémoire est vivace. Elle résiste. Elle témoigne. Et l’injustice, quand elle atteint ce niveau de grotesque et d’impunité, finit toujours par crier plus fort que le silence imposé.
Le kidnapping en Guinée n’est pas une dérive. Ce n’est pas un accident. Ce n’est pas une fatalité. C’est un choix politique. Une méthode de gouvernance. Un système. Et tant que ceux qui détiennent la loi s’amusent à inverser les rôles, tant que les procureurs protègent les bourreaux et poursuivent les victimes, tant que la justice sert le crime au lieu de le combattre, la Guinée restera prisonnière d’un théâtre macabre où la vérité est punie et le crime décoré.
Ce n’est plus seulement une crise judiciaire. C’est une faillite morale. Un naufrage institutionnel. Une trahison collective.
Et l’histoire retiendra les noms. Tous les noms. Ceux qui ont ordonné. Ceux qui ont exécuté. Ceux qui ont couvert. Ceux qui se sont tus. Parce qu’en Guinée, aujourd’hui, le silence n’est plus neutre. Il est complice.
