Scandale de surfacturation au MESRSI : 21 millions d’euros engagés pour un programme doctoral au coût réel largement inférieur
Alors que le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l’Innovation (MESRSI) annonçait, il y a une dizaine de jours, l’organisation d’un tournoi dénommé ABB, placé sous le patronage du président de la Transition initiative assimilable à une campagne électorale déguisée en faveur du candidat indépendant Mamady Doumbouya et que le slogan de la « Refondation » est scandé à tout-va pour justifier une prétendue moralisation de la vie publique, des documents que notre rédaction s’est procurés auprès de sources internes à la haute administration révèlent une réalité bien plus sombre au sein du MESRI.
Par Abdoul Latif Diallo, journaliste d’investigation
Au cœur du scandale , un projet pharaonique de 21 millions d’euros (environ 200 milliards de GNF, pour la création d’une fameuse école doctorale (EDIIFI, formation de doctorants) en Ingénierie, alors que le coût réel du projet est estimé à environ un million d’euros.
Ce fonds semble servir davantage à engraisser des consultants et une administration de luxe qu’à financer la recherche guinéenne.
Au menu de ce festin budgétaire : salaires mirobolants, 4×4 rutilants, et un transfert massif de devises vers la France, le tout validé par une signature ministérielle qui interroge.
Le “Jackpot” : 19 000 Euros par mois pour le Directeur de l’ED.
C’est le chiffre qui donne le vertige et qui ferait pâlir n’importe quel recteur d’université occidentale, sans parler des enseignants-chercheurs guinéens qui tirent le diable par la queue et dont les nouvelles recrues guinéennes ont énormément peiné à se faire payer leurs premiers salaires.
Selon les documents du projet consultés, le Directeur du programme doctoral bénéficie d’un traitement royal de 15 000 € de salaire mensuel, auxquels s’ajoute une prime mensuelle de 4 000 €. Soit 19 000 € par mois (environ 180 millions de GNF).
Comme si cela ne suffisait pas, une prime de première installation de 45 000 € est prévue pour ce directeur et les professeurs expatriés.
Qui est l’heureux élu ? Les documents révèlent un conflit d’intérêt flagrant. Le coordinateur désigné pour l’accompagnant (IMT Mines Albi) est un certain Dr. Daouda Kamissoko. Or, ce même M. Kamissoko est identifié dans l’annexe technique comme étant le Directeur du programme EDIIFI (en position de “visiting” en Guinée).
C’est -à -dire , l’expert qui vend la prestation côté français se retrouve propulsé directeur grassement payé côté guinéen. On n’est jamais mieux servi que par soi-même bien sûr. Les retro-commissions ne sont pas très loins dans ce genre de montage…
Une facture salée pour le contribuable guinéen
Le contrat stipule que le MESRI (le Partenaire) s’engage à payer 4 200 000 € par an sur 5 ans, soit un total de 21 millions d’euros. Cet argent est versé sur une ligne spécifique de l’Institut Supérieur des Mines et Géologie de Boké (ISMGB), bénéficiaire du programme de l’Ecole Doctorale au nom des Établissements d’enseignement supérieur guinéens.
Ces derniers ont-ils été mis au courant et donné leur aval ?
Pendant ce temps, l’école française IMT Mines Albi, employeur de Dr Kamissoko, présentée comme “l’Accompagnant”, encaisse des frais de pilotage confortables : 196 000 € la première année et 126 000 € les années suivantes. Au total, ce sont 700 000 € qui partent directement en France juste pour du “conseil” et de “l’accompagnement”, sans compter les salaires des expatriés.
L’argumentaire est risible : on nous explique que ce montant couvre, entre autres, le “visiting d’un enseignant” (le fameux directeur à 19k€ ?) et la production de documents administratifs. Cher payé le fichier Word.
rain de vie de Pacha : 4×4 et Business Class
Loin de la sobriété prônée par la transition, ce projet prévoit un train de vie fastueux. Le budget mentionne l’achat de véhicules de service/fonction à 50 000 € l’unité. Pour rouler dans les rues de Conakry ou sur les pistes de Boké, rien de tel qu’un confort climatisé payé par l’État.
Les frais de fonctionnement sont tout aussi nébuleux : 1,4 million d’euros sur 5 ans pour des “déplacements”, “activités d’animation”, et “frais de carburant”.
Le “Deal” Politique : De Diaka à Alpha Bacar
Ce projet, initié sous le magistère de Dre Diaka Sidibé (citée comme membre du comité de programme de l’Ecole Doctorale et qui a signé l’Arrêté de création de l’Ecole Doctorale), a été finalisé et signé par son successeur, Alpha Bacar Barry.
La signature de ce contrat par le Ministre Barry valide une absurdité structurelle : confier la structuration de la recherche doctorale guinéenne à une école d’ingénieurs française (IMT Mines Albi), dont la vocation première est la formation technique, et non la gestion d’écoles doctorales nationales complexes. C’est un aveu d’échec de notre propre souveraineté académique.
Pourquoi ne pas avoir renforcé l’UGANC ou l’ISMGB directement avec ces 21 millions d’euros, plutôt que de passer par un intermédiaire onéreux ?
Incohérences et “Pompe à Fric”
Le document tente de justifier ces coûts par l’importation de “compétences étrangères” faute de ressources locales. C’est l’éternel refrain du néocolonialisme universitaire : on vous explique que vous êtes incompétents pour mieux vous vendre des experts à prix d’or.
Le budget prévoit des laboratoires communs où un “Professeur Titulaire” (forcément expatrié dans ce schéma) toucherait 5 000 € nets par mois (sans compter les primes) alors qu’un doctorant stagiaire guinéen se contentera de 150 €. L’écart est abyssal et insultant.
Sous couvert “d’excellence” et “d’ingénierie”, ce contrat ressemble à s’y méprendre à un mécanisme sophistiqué d’exfiltration de fonds publics. 21 millions d’euros pour former, à terme, 60 doctorants ? Cela revient à 350 000 € par doctorant. À ce prix-là, on pourrait envoyer chaque étudiant guinéen à Harvard ou Oxford en première classe.
Le CNRD, qui promettait de nettoyer les écuries d’Augias, laisse ici prospérer un système où l’argent du contribuable finance des salaires de ministres pour des consultants académiques, sous le regard complaisant des autorités de tutelle. Une “refondation” qui a le goût amer du déjà-vu.
Comment le MESRI justifie-t-il un salaire de 19 000 €/mois pour un coordinateur de projet ?
Pourquoi 700 000 € sont versés à une école française pour du simple “pilotage” et que les supposés filtres de la bonne gouvernance (Présidence, Budget, etc.) ont laissé passer ?
Où sont les garanties de résultats pour un tel investissement ?
