Contre La sansure

SÉRIE SATIRIQUE : LE COURTIER (Dédicace spéciale à Alpha Boubacar Bah) ÉPISODE 2 — LA COMPASSION RENTABLE

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Le Courtier a compris une chose essentielle : dans ce pays, la douleur est une matière première. Il n’a pas inventé la répression. Il n’a pas provoqué les morts. Il a simplement appris à les exploiter sans se salir les mains.

À chaque jeune fauché dans l’Axe, à chaque balle perdue, à chaque famille en deuil, Le Courtier surgit. Jamais trop tôt. Jamais trop tard. Toujours au bon moment. Un message. Un post. Une indignation bien cadrée. Sur les réseaux, il pleure juste ce qu’il faut. Pas trop, pour rester crédible. Pas trop peu, pour rester visible. La compassion, chez lui, est dosée. Comme un produit sensible. Comme un placement à risque maîtrisé.

Ce qui frappe, c’est son calme. Pendant que d’autres hurlent, Le Courtier explique. Pendant que d’autres accusent, Le Courtier nuance. Il ne nomme jamais clairement les responsables. Il parle de “contextes”, de “spirales”, de “logiques incontrôlées”.

Ainsi, personne ne se fâche vraiment contre lui. Ni les victimes, ni les bourreaux. C’est là tout son art : être indigné sans déranger.

Les morts deviennent des arguments moraux. La répression, un capital symbolique. Chaque publication est une carte de visite : Voyez comme je souffre avec vous. Mais pendant que la vitrine brille, l’arrière-boutique tourne. Le Courtier écoute et note. Il comprend qui a peur. Et quand quelqu’un a peur, il est prêt à payer, en argent, en information, en silence. La compassion n’est pas une fin. C’est un outil d’approche.

Le Courtier ne choisit pas les victimes au hasard. Il choisit celles qui parlent. Celles qui émeuvent. Celles qui circulent bien. Il sait qu’une mort visible rapporte plus qu’un vivant discret. Il sait aussi que plus l’émotion est forte, moins on pose de questions. Personne ne soupçonne un homme qui pleure. C’est une règle universelle. Et Le Courtier la maîtrise parfaitement.

S’il fallait résumer sa méthode : être du côté des victimes, sans jamais rompre avec ceux qui les fabriquent. Pleurer avec les familles, parler avec le pouvoir. Compatir en public, négocier en privé. Le Courtier appelle cela équilibre. Les autres appellent cela trahison. Mais lui préfère un mot plus doux : réalisme.

La compassion du Courtier n’est pas fausse. Elle est rentable. Elle ouvre des portes, rassure et protège. Et surtout, elle permet de travailler tranquillement pendant que les autres se battent.

Dans le prochain épisode, nous verrons comment la peur devient une marchandise, et comment Le Courtier apprend à la coter.

Alpha Issagha Diallo
Greffier circonstanciel du Tribunal de l’Histoire

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