DE LA PLUME AU BRÛLE-PARFUM : « Petite étude d’une abdication intellectuelle »
Il y a des textes qui sentent l’encre et d’autres qui sentent la sueur. Et puis il y a ceux qui sentent l’encens froid, celui qu’on agite longtemps après que le feu s’est éteint, quand il ne reste plus que la fumée pour faire croire à la chaleur.
Celui-ci appartient à cette dernière catégorie. Un texte lourdement parfumé, si chargé qu’il ne cherche même plus à convaincre : il asphyxie. On n’y entre pas comme dans une tribune, mais comme dans une chapelle improvisée, où la critique est blasphème et chaque virgule une génuflexion.
Le plus troublant n’est pas le contenu, c’est d’où il vient. Car cette plume n’est pas celle d’un improvisateur, ni d’un militant exalté, ni d’un laudateur de circonstance. C’est une plume qu’on respectait. Une voix qu’on croyait née pour éclairer, pas pour enfumer. Un homme de culture, un intellectuel, de ceux dont la réputation précédait le texte au point que le texte, justement, n’avait pas besoin de se justifier.
On l’attendait ailleurs. Plus haut. Plus libre. Certainement pas au service du pouvoir, la littérature tenue comme un encensoir à deux mains, la pensée transformée en accessoire de cérémonie.
Tout commence par la fameuse modestie du décor. Une modestie certifiée, scénographiée, homologuée : deux canapés, trois fauteuils, des dossiers en vrac… et bien sûr un Mac, parce que la modestie sans Apple ressemble trop à la pauvreté, et la pauvreté ne flatte pas l’image. L’humilité devient un élément de décor. La simplicité, un argument marketing.
Puis viennent les médailles. Beaucoup. Trop. À ce stade, on ne lit plus, on défile. Les écussons remplacent les arguments, les distinctions tiennent lieu de bilan. Le raisonnement est grossier mais efficace : plus il y a de breloques au mur, moins il est nécessaire de parler du présent. Quand les faits dérangent, on accroche l’histoire.
Mais le point de bascule arrive avec l’usage des morts. Les photos. Les visages figés. Là, toute discussion est neutralisée. Les morts sont convoqués non pour être honorés, mais pour servir de bouclier narratif. Questionner devient indécent, critiquer devient suspect. Le texte ne dialogue plus avec le lecteur : il le somme de se taire.
Et soudain, miracle musculaire : la nation cesse d’être une construction politique pour devenir un organe. La patrie migre dans les tripes, les biceps, les mollets du héros. La République se transforme en salle de sport, la citoyenneté en exercice isométrique. La Constitution peut aller se rhabiller : ici, on gouverne au développé-couché.
Arrive alors la Parole. Majuscule obligatoire. Une parole parfaite, fluide, sans hésitation, validée par un poète classique convoqué comme notaire de la clarté. Quand un texte veut prouver qu’il est profond, il cite la littérature. Quand il veut prouver qu’il est honnête, il cite des faits. Ici, la poésie sert de cache-misère à l’absence de contradiction.
Le portrait s’épaissit : une cigarette fragile, des doigts qui ont “caressé des gâchettes”. La violence devient tactile, presque sensuelle. On n’analyse plus le pouvoir, on le romantise. Le pays devient un décor nocturne, le chef un personnage de série, le peuple une silhouette floue.
Ah, le peuple. Il dort. Il boit des gnôles “puantes”. Il erre pendant que le Palais veille. Le mépris est discret mais constant : le peuple n’existe que pour justifier qu’on décide sans lui. À l’un le sommeil, à l’autre le devoir. Traduction : circulez, on s’occupe de tout.
Puis surgit le mot. Le lapsus. L’aveu. Pas Président. Pas garant des institutions. Mais Parrain. Tout est dit. Plus de République, une famille. Plus de lois, des loyautés. Plus de citoyens, des obligés. Le pouvoir n’est plus un contrat, c’est une protection conditionnelle.
La suite n’est plus un texte, mais une prédiction verrouillée : investiture déjà écrite, refondation “indiscutable”, héritage gravé pour des générations. Le futur est scellé comme un coffre-fort. Le débat devient inutile, l’histoire est déjà pliée. Ceux qui doutent seront rangés parmi les empêcheurs d’encenser en rond.
Les chiffres arrivent, propres, ronds, décoratifs : quatre ans, sept ans. Des chiffres d’affiche. Des chiffres qui n’ont jamais rencontré un contre-exemple, encore moins une contradiction.
Et la conclusion, bien sûr : “Le bâtir ensemble”. La phrase passe-partout. Le slogan anesthésiant. Celui qui veut tout dire et surtout ne rien promettre de vérifiable. Assez large pour couvrir un chantier… ou un cimetière.
Ce texte n’est pas une opinion, ce n’est pas une analyse, ce n’est même pas un hommage. C’est un rite. Un rite d’encensement tardif, appliqué, zélé, où chaque phrase se couche devant le pouvoir avec la précision d’un salut militaire mal dissimulé sous des métaphores.
Mais le plus grave n’est pas là. Le plus grave, c’est que cela vient d’un intellectuel. Un homme qu’on croyait gardien de la distance critique. Une plume dont on espérait qu’elle sache qu’un écrivain ne sert pas le pouvoir : il le regarde, il l’interroge, il l’inquiète.
Ici, la littérature abdique. Elle cesse d’être un contrepoids pour devenir un coussin. Elle ne trahit pas une ligne politique : elle trahit sa fonction.
On attendait une voix, on reçoit un encensoir. On attendait une hauteur, on découvre un service. Et la déception est d’autant plus cruelle qu’elle vient de quelqu’un dont on espérait qu’il sache, mieux que les autres, que lorsque la littérature se met au service du pouvoir, ce n’est pas le pouvoir qui grandit, c’est elle qui rapetisse.
Alpha Issagha Diallo
Contrôleur général des fumées littéraires non conformes
Témoin des abdications de plume
