Contre La sansure

CONAKRY, L’APRES-INVESTITURE ET LES DANGERS DU ZELE

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Au lendemain de la parodie d’investiture de Mamadi Doumbouya, Conakry ressemblait à une gare sans train. Tout le monde était sur le quai, costume repassé, discours prêt, mais personne ne savait où allait le convoi. Le gouvernement avait démissionné, la légitimité avait pris un taxi, et l’État faisait semblant d’être très occupé pour ne pas répondre aux questions.

Dans ce vide bruyant, une espèce prolifère toujours : le commentateur paniqué. Celui qui sent que le moment est historique, mais ne sait pas exactement pourquoi, alors il parle. Beaucoup. Trop. Mal.

C’est ainsi que Alpha Boubacar Bah (le pauseur) et Souley Thiâ’nguel Bah (le foulédi) ont été aperçus, cramponnés à l’ombre de Cellou Dalein Diallo et de Sydia Touré, comme deux naufragés agrippés à un mirage. Pas aux hommes, non, à leurs silhouettes absentes. Parce que l’absence, en politique guinéenne, est devenue un fonds de commerce.

Alpha Boubacar Bah parle de Cellou Dalein comme on parle d’un parent riche parti à l’étranger : avec une familiarité imaginaire et une dépendance affective inquiétante. Plus Cellou est loin, plus ‘’Monsieur Pause’’ est proche. Il s’adresse à lui sans réponse, le critique sans contradiction, le convoque sans invitation. On dirait un débat organisé avec un fauteuil vide… que le fauteuil gagne.

Souley Thiâ’nguel Bah, lui, a choisi une spécialité encore plus audacieuse : la linguistique appliquée à la peur politique. Celui dont les chroniques s’appelaient ‘’Les Tranchantes’’ et qui sont devenues ‘’Les Trémulantes’’ : ça vibre beaucoup, mais ça ne coupe plus rien, ou ‘’Les Caressantes’’ : ça flatte le pouvoir dans le sens du poil. Hier elles étaient des lames, aujourd’hui elles ressemblent plutôt à des couteaux en plastique… utiles seulement pour les gâteaux d’anniversaire ou d’investiture.

Sur les plateaux, il explique doctement que Cellou Dalein n’est pas en exil parce qu’aucun communiqué ne lui a officiellement dit « non ». Traduction : tant que le piège n’est pas refermé, il faut avancer. Et quand Cellou Dalein déclare que rentrer pourrait le conduire en prison ou au cimetière, Souley Thiâ’nguel ne s’inquiète pas, il corrige. Le danger n’est pas réel, il est mal formulé. Le problème, ce n’est pas la prison : c’est la phrase. Le cimetière peut attendre, la syntaxe non. À ce stade, on comprend que pour certains, la politique n’est plus un art du possible, mais un concours d’orthographe sous menace.

Pendant que ces deux-là s’accrochent à des absents comme à des amulettes usées, Conakry, elle, subit. Les bulldozers avancent. Les marchés tombent. Les femmes pleurent. Le déguerpissement secoue la ville comme un réveil brutal dans un hôtel mal géré. Et c’est là que surgit Joachim Baba Millimono.

À Conakry, les d.guerpissements d’emprises se poursuivent.

Joachim Baba c’est le zèle incarné. Le juriste politologue pressé, l’homme qui confond le Code avec une armure et la loi avec une massue. Pendant que les autres s’accrochent à des ombres, lui décide de s’agripper à la loi… et de se noyer dedans.

Il écrit vite, cite tout et tranche sans regarder. Dans son texte, Conakry n’a jamais été administrée. Les marchés se sont installés par magie. Les chefs de quartiers sont des mythes. Les mairies sont des légendes urbaines. L’État n’a jamais vu, jamais su, jamais encaissé. Il dormait, et Joachim Baba l’a réveillé en criant : « Illégalité ! »

C’est un chef-d’œuvre d’auto-sabotage. Pendant qu’il absolutise la sanction, l’État réel, cruel détail, parle autrement. La gouverneure de Conakry, M’Mahawa Sylla, fait ce que Joachim Baba n’a pas prévu : elle pense à voix haute.

« Nous procédons au dégagement, mais il faut aussi reconstruire et réhabiliter les marchés afin de rétablir les femmes dans leurs droits. C’est une synergie d’actions. Nous allons nous donner la main pour rétablir chacun dans ses droits. »

À cet instant précis, Joachim Baba se retrouve nu juridiquement. Parce que « rétablir », ça veut dire que quelque chose a été abîmé avec la participation de l’État. Et ça, dans son texte, c’est illégal. Inconcevable. Hérétique.

À partir de là, tout est limpide. À force de courir derrière le moment, certains ont fini par se dépasser eux-mêmes, à force de vouloir être plus sérieux que la réalité, ils sont devenus involontairement comiques et à force de zèle, ils ont accompli l’exploit suprême : se neutraliser sans aide extérieure.

C’est la magie des périodes de transition : on peut disparaître sans être écarté, se discréditer sans être attaqué, se ridiculiser sans opposant. Conakry, elle, n’a rien eu à faire. Elle a laissé parler. Et comme souvent, le vacarme a fait le travail tout seul.

Alpha Issagha Diallo

Notaire des impatiences politiques

Témoin de l’État en mouvement

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