Guinée : un pays où l’on offre des voitures aux flatteurs et des cercueils aux citoyens
La scène aurait pu prêter à sourire si elle n’était pas aussi tragique. Fodé Baro, artiste consacré, voix connue, carrière longue de plusieurs décennies, annonce vouloir quitter la Guinée. Non pour fuir la peur, la prison, l’exil forcé ou la mort devenues les réalités quotidiennes pour de nombreux citoyens, mais pour se protéger de la calomnie et de la diffamation supposément entretenues dans l’entourage du président Mamadi Doumbouya.
L’argument est faible. Le timing est suspect. Le résultat, accablant. Quelques heures à peine après cette complainte publique, livrée sans honte sur la page d’un vlogueur travesti en imam, symbole parfait de l’imposture morale de notre époque, l’artiste reçoit un Toyota Land Cruiser flambant neuf, série 2025. Le message est limpide : ici, on ne débat pas, on compense ; on ne convainc pas, on achète ; on ne respecte pas, on récompense le silence.
Dès lors, toute la mise en scène s’effondre. L’exil annoncé n’était qu’un appel du pied. La plainte, un signal. La victimisation, une stratégie. Et la voiture, la réponse attendue.
Depuis le coup d’État de septembre 2021, la junte Guinéenne a institutionnalisé une pratique dangereuse : acheter la loyauté et neutraliser la conscience. Les artistes les plus dociles deviennent les premiers bénéficiaires de largesses indécentes pendant que le peuple, lui, hérite de la matraque, de la prison, de l’exil ou de la tombe.
La présidence ne gouverne plus seulement, elle redistribue selon l’obéissance, récompense selon la flatterie, sanctionne selon la dignité. Fodé Baro n’est ni le premier ni le dernier.
Comment un artiste qui a traversé les régimes, survécu aux critiques, bâti une renommée nationale et internationale, peut-il soudain se dire incapable de supporter la médisance ? Depuis quand la diffamation, monnaie courante autour de tout pouvoir, devient-elle une raison suffisante pour quitter son pays ? Et surtout, depuis quand un véhicule suffit-il à faire renoncer à une décision ?
La réponse est simple : il ne s’agissait pas d’exil, mais de marchandage. Nous assistons à l’émergence d’un nouveau métier en Guinée : celui de victime stratégique. Il consiste à se dire calomnié ou mentir sur des opposants, comme le fait un certain Kader Yomba, afin d’obtenir l’attention du chef, sa compassion et, si possible, ses biens ou du moins les biens publics convertis en dons privés.
Pendant ce temps, des citoyens anonymes, eux, sont battus pour avoir manifesté, des journalistes et activistes kidnappés pour avoir parlé, certains tués pour avoir résisté, et d’autres effacés pour avoir cru aux principes de l’État de droit.
Deux catégories de Guinéens cohabitent désormais : ceux qui chantent et reçoivent des clés de voiture ; ceux qui pensent et reçoivent des cercueils.
Le message est désormais clair : nous sommes entrés dans une ère où la raison du président écrase celle du peuple ; où l’arbitraire remplace le droit ; où la flatterie tient lieu de mérite et la servilité de citoyenneté.
Quand l’art renonce à sa fonction critique, il devient complice. Quand l’artiste abdique, le pouvoir prospère. Et quand la conscience se vend, la nation se décompose. Fodé Baro n’est pas un simple cas isolé. Il est l’un des miroirs d’une faillite collective, celle d’élites culturelles qui ont troqué l’honneur contre le confort, la dignité contre les privilèges, et la vérité contre un 4×4.
Pourtant, la Guinée n’a pas besoin d’artistes protégés, mais de citoyens debout.
Malheureusement, le pouvoir achète, l’artiste se tait, le peuple paie.
