France-Tchad : un réchauffement lié à la « position régionale difficile » du régime tchadien
Une visite « d’amitié » pour « redéfinir le contour de la coopération tchado-française ». Emmanuel Macron a reçu jeudi 30 janvier à l’Élysée son homologue tchadien Mahamat Idriss Déby Itno pour relancer des relations entre les deux pays, qui ont connus ces dernières années de fortes turbulences.
Les liens entre le Tchad et l’ancienne puissance coloniale s’étaient nettement dégradés avec la rupture soudaine par N’Djamena de l’accord de défense liant les deux pays en novembre 2024, entrainant le départ accéléré des soldats français.
« Le désaccord ne portait pas sur la fermeture de la base militaire française mais plutôt sur la méthode », rappelle une source diplomatique française à France 24, précisant néanmoins que les relations diplomatiques n’ont jamais été rompues.
La visite à Paris a permis « de lever les incompréhensions et d’aplanir les divergences » a indiqué la présidence tchadienne. Les deux chefs d’État « ont affirmé l’ambition d’un partenariat revitalisé », selon l’Élysée tandis que le Tchad qualifiait la coopération économique de « priorité », notamment dans les domaines de l’énergie, du numérique, de l’agriculture, de l’élevage, de l’éducation et de la culture.
Le conflit meurtrier au Soudan, pays frontalier du Tchad, était également au menu des discussions. Les deux Présidents ont exhorté les belligérants à mettre en place la trêve humanitaire négociée par le « Quad » (États-Unis, Égypte, Arabie saoudite, Émirats arabes unis), ainsi qu’un « environnement international propice à une résolution du conflit ».
Pour analyser les enjeux de cette rencontre France 24 s’est entretenu avec le chercheur Roland Marchal, spécialiste du Tchad.
Où en est la relation entre Emmanuel Macron et Mahamat Idriss Déby Itno ? A quoi sont dues ces « divergences« que les deux dirigeants disent vouloir surmonter ?
Roland Marchal : Il y avait déjà eu plusieurs épisodes de tensions avant l’annonce par le Tchad de la rupture de l’accord de défense, liés par exemple au déplacement de Mahamat Idriss Déby Itno à Moscou pour rencontrer Poutine ou bien encore à l’ouverture d’une enquête judiciaire en France, visant le président tchadien pour « détournement de fonds publics ».
Mais la décision de rompre la coopération militaire avec la France a été prise après la visite du ministre des Affaires étrangères français Jean-Noël Barrot en novembre 2024, lors de sa première tournée africaine. Des échanges perçus comme trop péremptoires avaient suscité la colère du président tchadien, selon plusieurs membres de son entourage.
Du coté français, la demande brutale par le Tchad du départ des troupes a été mal perçue par Emmanuel Macron qui avait eu la fameuse phrase « ils ont oublié de nous dire merci », mais également par les militaires. Ces derniers étaient présents depuis longtemps au Tchad, y avait noués de solides relations et ont eu l’impression d’être mis à la porte sans les formes.
Pourquoi ce réchauffement des relations intervient maintenant, plus d’un an plus tard ?
Le président tchadien est aujourd’hui dans une position régionale difficile. De l’autre côté de sa frontière au Darfour, les Force de soutiens rapides (FSR) se livrent à des nettoyages ethniques (alliance d’anciens groupes rebelles qui combattent au côté des Forces armées du Soudan, NDLR). Cette situation a des implications fortes sur les familles tchadiennes y compris celles des militaires. Certains d’entre eux quittent l’armée pour rejoindre les forces armées du Darfour contre les FSR.
À cela s’ajoute des tensions et une forme de contestation au sein de la société civile tchadienne, liée au régime très dur de Mahamat Idriss Déby Itno. Enfin la relation avec le Niger, à l’ouest, n’est pas non au beau fixe : les deux régimes s’accusent mutuellement d’abriter des ressortissants qui leur sont hostile.
Le régime tchadien se sent vulnérable régionalement et a besoin d’amis puissants, au-delà de son partenariat avec les Émirats arabes unis. Dans ce contexte il souhaite renforcer le soutien avec la France en matière de renseignement.
Paris de son côté est désireux d’améliorer ses relations avec les régimes africains pour préserver son influence notamment vis-à-vis de celle de la Russie.

Le Tchad a souligné sa volonté de renforcer le partenariat économique. Une délégation ministérielle s’est même rendue au siège du MEDEF International à Paris. De quels partenariats s’agit-il ?
Il est prévu que le Tchad et la France coorganisent un Forum des Affaires à Paris en avril. La encore, N’Djamena a voulu s’ouvrir à de nouveaux partenaires comme la Turquie, très présente en Afrique, mais de gros problèmes de corruption perdurent au Tchad qui nuisent aux affaires.
La France qui est dans une situation financière délicate ne va pas investir massivement au Tchad. Mais elle peut plaider sa cause auprès les grandes instances économiques comme le FMI ou la Banque mondiale pour qu’elle se montrent plus à l’écoute. De ce point de vue, il est intéressant pour N’Djamena de se réconcilier avec Paris.
