Morissanda Kouyaté : diplomatie d’État ou gestion opaque des expulsions guinéennes?
L’indignation enfle au sein de la diaspora guinéenne en Allemagne. En cause : les déclarations récentes du ministre des Affaires étrangères, Morissanda Kouyaté, affirmant que Berlin aurait accepté de « suspendre » les expulsions de ressortissants guinéens. Une annonce aussitôt démentie par les faits, sur le terrain comme dans les documents officiels.
Derrière l’effet d’annonce, se dessine une réalité autrement plus sombre : celle d’un accord toujours en vigueur, prolongé dans le silence, et soupçonné d’alimenter un système aux contreparties financières opaques.
La « suspension » des expulsions : un écran de fumée diplomatique
En affirmant publiquement que l’Allemagne aurait gelé les expulsions de Guinéens, le chef de la diplomatie guinéenne a tenté d’apaiser une colère grandissante. Mais pour les familles touchées, les associations de défense des migrants et les observateurs avertis, cette déclaration relève davantage de la communication politique que d’une avancée diplomatique réelle.
Convoquer un représentant de l’ambassade allemande à Conakry, sans remettre en cause le cadre juridique existant, ne peut produire aucun effet contraignant. L’accord bilatéral de réadmission liant la Guinée et l’Allemagne demeure pleinement actif. Il autorise Berlin, à tout moment, à solliciter l’identification de ressortissants guinéens en situation irrégulière et à organiser leur expulsion. Aucune suspension formelle n’a été actée, aucune clause n’a été gelée. Les expulsions se poursuivent.
Un accord verrouillé jusqu’en 2029
Signé initialement en 2019, cet accord de réadmission avait une durée de validité de cinq ans. Il arrivait donc à échéance en février 2024. Les clauses prévoyaient explicitement la possibilité pour l’une ou l’autre des parties de demander une révision, un amendement, voire une résiliation, à condition d’en faire la demande six mois avant le terme.
Or, rien de tel n’a été entrepris par les autorités guinéennes. Ce silence équivaut juridiquement à une reconduction automatique pour cinq années supplémentaires, jusqu’en 2029.
Le ministre tente aujourd’hui de se dédouaner en renvoyant la responsabilité à l’ancien régime d’Alpha Condé. Certes, l’accord a été transmis par l’ancien ambassadeur Siradiou Diallo, validé par une Assemblée nationale dominée par la mouvance présidentielle, et signé par l’ex-ministre Mamadi Touré avec la partie allemande. Mais l’argument ne tient plus dès lors que la prorogation de 2024 relève entièrement de la responsabilité du gouvernement actuel.
Alerté, mais inactif : le rendez-vous manqué de 2023
Dès 2023, lors d’un déplacement officiel à Dortmund, Morissanda Kouyaté avait été directement interpellé par l’ONG Guinée Solidaire. L’organisation dénonçait un accord déséquilibré, conçu exclusivement selon les priorités migratoires allemandes, sans aucune prise en compte des droits ni des intérêts de la diaspora guinéenne.
Plutôt que d’engager un processus de renégociation, le ministre avait multiplié les déclarations populistes, affirmant que le président de la transition, Mamadi Doumbouya, n’accepterait jamais de telles conditions. Dans les faits, aucune réserve officielle n’a été formulée. Le résultat est sans appel : l’accord a été reconduit tacitement. Ce n’est plus l’accord d’hier, mais bien celui d’aujourd’hui.
Les soupçons d’un « business » des expulsions
Les zones d’ombre se multiplient lorsqu’on observe les mécanismes opérationnels de l’accord. Une enquête parlementaire menée au Bundestag par la députée Clara Bünger, du parti Die Linke, a révélé une position officielle troublante : les autorités guinéennes se déclarent satisfaites de l’accord et ne voient aucun obstacle à sa reconduction.
Cette « satisfaction » interroge, alors que :
- Des missions guinéennes d’identification se rendent en Allemagne environ tous les deux mois, facilitant un rythme quasi industriel d’expulsions.
- Chaque mission est financée par la partie allemande, tout comme la coopération administrative liée aux retours forcés.
- Des parlementaires allemands ont annoncé leur intention d’ouvrir des enquêtes, tant au niveau fédéral que régional, afin de retracer les flux financiers vers l’État guinéen, et plus particulièrement vers le département dirigé par Morissanda Kouyaté.
La fin des faux-semblants
En acceptant, par omission, la prorogation d’un accord qu’il prétend combattre publiquement, le ministre des Affaires étrangères engage désormais pleinement sa responsabilité. Les promesses de suspension faites sur les plateaux de la télévision nationale contrastent violemment avec la réalité d’un dispositif juridique et financier qui fonctionne à plein régime.
Entre Conakry et Berlin, le masque du diplomate semble être tombé. Aux yeux d’une partie croissante de l’opinion guinéenne, il laisse place à l’image d’un gestionnaire pour qui l’expulsion de compatriotes serait devenue une variable administrative — voire un marché.
La diaspora guinéenne, meurtrie et mobilisée, attend désormais des réponses claires. Et surtout, des comptes précis sur les fonds perçus au prix des larmes, des séparations familiales et de l’exil forcé.
Par Aboubacar Tely BARRY
Source: https://african-panorama.com/
