Influence russe en Afrique et en Amérique du Sud : ce que révèle l’enquête de Forbidden Stories
La « Compagnie », réseau d’experts chargé d’orchestrer des campagnes de désinformation au profit de la Russie à travers le monde, est au centre d’une enquête publiée les 14 et 20 février par le consortium international Forbidden Stories. Discrédit des acteurs occidentaux, propagande anti-Ukraine, ou encore reprise en main du réseau d’Evguéni Prigojine par le Service des renseignements extérieurs : France 24 fait le point sur ces nouvelles révélations.
Les racines de l’influence russe en Afrique ne sont pas nouvelles, on les voit maintenant sous un jour nouveau. Discrédit des acteurs occidentaux, propagande anti-Ukraine, recrutement de journalistes africains, opérations de déstabilisation sur les continents africain et sud-américain… La Russie recourt à de multiples stratégies au travers de sa “Compagnie” pour orchestrer des campagnes de désinformation à travers le monde, selon une enquête publiée par Forbidden Stories.
Le premier volet, publié le 14 février, se focalise sur les secrets de la “Compagnie”, le réseau russe chargé d’étendre l’influence de Moscou. Dans une deuxième partie mise en ligne le 20 février, le consortium international de journalistes d’investigation met la focale sur 60 agents d’influence russes identifiés, et montre comment le réseau d’Evguéni Prigojine a été repris en main par le Service des renseignements extérieurs russe. Voici les points essentiels de l’enquête Propaganda Machine réalisée par Forbidden Stories.
Discrédit des acteurs occidentaux et propagande anti-Ukraine
Un document issu de la fuite à l’origine de cette enquête journalistique attire particulièrement l’attention. Ce texte, daté d’août 2023, révèle l’existence d’un projet russe baptisé “Confédération de l’indépendance”. Forbidden Stories explique que cette confédération doit permettre de démanteler la “ceinture d’instabilité construite par l’Occident” en Afrique.
À l’origine de cette initiative, la Russie a bien identifié un argument stratégique sur le continent africain : exploiter le ressentiment envers les anciennes puissances coloniales et leurs alliés, dont la France. Entre autres objectifs, ce document rend compte de l’ambition russe de “transformer le néocolonialisme de la France, du Royaume‑Uni et des États‑Unis en objet de controverse internationale”. Ce projet devrait, in fine, aboutir à “un plan de reformatage de l’espace africain” qui profiterait aux intérêts de la Russie, selon le consortium de journalistes d’investigation.
“C’est écrit noir sur blanc qu’il faut contrer l’influence française, qu’il faut contrer l’influence américaine, et qu’il faut évidemment renforcer la position des Russes”, explique sur l’antenne de France 24 Léa Peruchon, journaliste d’investigation et co-autrice de l’enquête.

Entre autres exemples, le consortium de journalistes cite une campagne de désinformation dans plusieurs pays africains, intitulée “l’Ukraine est un pays qui soutient les terroristes en Afrique”. Elle mentionne aussi une autre action de la “Compagnie” en Amérique du Sud, en août 2024, avec le déploiement dans les tribunes d’une banderole dénonçant le soutien à Kiev lors d’un match de football de première division argentine.
Pour Léa Peruchon, “il y a vraiment tout un ensemble d’activités qui sont faites pour à la fois promouvoir les intérêts de la Russie en Ukraine et déstabiliser tous les acteurs occidentaux en train d’aider l’Ukraine”.
Des centaines de journalistes africains recrutés pour relayer la propagande russe
C’est une autre révélation de Forbidden Stories : des centaines de journalistes sont recrutés pour relayer les éléments de langage de la “Compagnie”.
Le consortium de journalistes d’investigation n’en est pas à ses débuts en la matière : il avait déjà consacré une enquête au journaliste centrafricain Ephrem Yalike, en novembre 2024. Ce dernier exposait, preuves à l’appui, les dessous des opérations d’influence russes en République centrafricaine auxquelles il avait lui-même participé. Ses articles diffusaient notamment des éléments de langage pro-russes, faisaient la promotion du groupe Wagner ou encore relataient l’organisation de manifestations anti-ONU.
“J’ai contribué au maintien de mon pays dans le chaos”, déclarait-il alors au journal Le Monde. “Aujourd’hui, je veux tout dénoncer pour réparer, me délivrer de ma honte et de mes regrets.” Avec cette nouvelle enquête sur la “Compagnie”, le consortium de journalistes révèle qu’Ephrem Yalike est loin d’être un cas isolé.
Forbidden Stories prend l’exemple du mois d’août 2024, lors duquel quelque 516 articles ont été placés par les agents d’influence dans différents titres de presse en Afrique pour une somme de 340 000 dollars (286 980 euros), d’après un relevé interne. Toujours d’après les documents obtenus, le budget destiné à 10 mois de travail (janvier à octobre 2024) s’élevait à près de 7,3 millions de dollars – soit environ 750 000 dollars par mois notamment destiné au volet médiatique du projet global d’influence russe.
Pour Léa Peruchon, “ce qu’on voit aujourd’hui vient juste renforcer l’idée qu’on n’est plus face à une personne isolée, c’est en fait une tendance. (Les journalistes sont) vraiment un outil sur lequel les agents d’influence russes se basent pour faire soit de la désinformation, soit de la propagande en fonction des campagnes.”
Le consortium international précise même qu’au-delà des journalistes, la “Compagnie” va jusqu’à embaucher des graffeurs pour illustrer sur les murs les campagnes échafaudées par l’organisation. Et de citer l’Angola, où 3 400 dollars (2 869 euros) ont été dépensés pour des tags et une manifestation contre la visite du président Joe Biden dans le pays, en septembre 2024.
La reprise en main du réseau de Prigojine, des tentatives de déstabilisation en Afrique et une expansion en Amérique du Sud
Dans le deuxième volet de son enquête, Forbidden Stories met en lumière le réseau d’influence russe au sein de la “Compagnie”. Le consortium international explique notamment que depuis la mort du patron de Wagner Evguéni Prigojine, en août 2023, son réseau tentaculaire d’agents d’influence est passé sous la houlette du Service des renseignements extérieurs russe (SVR).
Plus de 60 acteurs qui œuvrent pour le projet de désinformation de Moscou ont été identifiés au travers de cette enquête. Parmi eux, au moins 17 étaient déjà là sous les ordres d’Evguéni Prigojine. À sa mort, la “Compagnie” passe dans le giron de la SVR notamment grâce à un homme : Dmitry Leonidovich Faddeev. Ce général de 74 ans est l’ancien premier adjoint du directeur des Renseignements extérieurs, Sergueï Narychkine. Selon Forbidden Stories, il a été directement impliqué dans la prise de contrôle de la “Compagnie”, et il en définirait désormais les grandes priorités stratégiques notamment pour le continent africain.
Par ailleurs, le consortium international révèle que “34 spécialistes” – parfois nommés “sociologues” ou “poli-technologues” – travaillent pour la “Compagnie”. Leurs missions principales : le suivi et l’analyse de la situation politique de 15 pays, la rédaction de notes d’information, la commande d’enquêtes téléphoniques auprès de milliers de sondés. Des équipes viennent s’ajouter à ces “spécialistes”, chargées de mener des campagnes de manipulation en ligne.
Désinformation : Forbidden Stories identifie 60 agents d’influence russes

Sur le terrain, les campagnes de déstabilisation russes sont multiples. Forbidden Stories fait le récit de plusieurs exemples dans différents pays africains, avec une même méthode. D’abord une phase de préparation – des sondages, une cartographie des acteurs locaux, une approche de personnalités politiques de haut rang et une infiltration progressive des relais d’opinion. Puis des opérations de déstabilisation parfois amplifiées par les médias locaux.
À l’approche de la présidentielle en Namibie, en 2024, les opérateurs russes ont fabriqué et diffusé une fausse lettre attribuée au Royaume-Uni, l’accusant de financer secrètement l’opposition en échange d’avantages liés à l’extraction pétrolière. Une fausse nouvelle qui a touché 1,7 million de personnes sur les réseaux sociaux et provoqué un démenti officiel de Londres. L’objectif – discréditer l’opposition et renforcer l’image du parti au pouvoir pro-Russe – a ici été atteint, selon Forbidden Stories.

Dans ses stratégies d’influence, la “Compagnie” intègre aussi souvent des initiatives anti-ukrainiennes. En effet, la Russie n’hésite pas à orchestrer des actions ciblées, selon Forbidden Stories, afin de façonner l’opinion publique et légitimer son invasion de l’Ukraine, depuis février 2022.
Le consortium cite d’autres exemples qui ont été moins couronnés de succès. Au Sénégal, un coup d’État était envisagé, selon un document d’août 2023, “pour engager un rapprochement avec la Russie”, dans lequel “le SVR devait soutenir les forces armées locales à l’aide de forces russes officielles” si le putsch était mis en œuvre. Mais les opérations russes ne se limitent pas au continent africain.
En juillet 2024, un groupe de sept “spécialistes russes” a été dépêché dans la capitale bolivienne pour secourir le président Luis Arce. Affaibli par une tentative de coup d’État trois semaines plus tôt, ce dernier est accusé par une partie de la population de l’avoir lui-même manigancé pour remobiliser son électorat. Le commando russe va mettre en place un plan d’action – enquêtes d’opinion, éléments de langage “positifs” disséminés dans la presse, campagnes de dénigrement contre Evo Morales. Une tentative finalement vaine : Luis Arce, inculpé pour corruption, est incarcéré depuis décembre 2025. Et d’après Forbidden Stories, les sept agents russes de l’officine bolivienne ont été redéployés vers d’autres zones d’opérations.
Par : Jean-Luc MOUNIER

Source: https://www.france24.com/fr/afrique
