Contre La sansure

BLINDÉS CONTRE LE VENTRE VIDE : la parade militaire pour oublier la faillite nationale

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La Guinée vient d’offrir à la face du monde l’un de ces spectacles dont les régimes militaires sont friands : des blindés qui roulent en colonne, des soldats dressés sur les tourelles, des hélicoptères dans le ciel et, au centre de la scène, Mamadi Doumbouya brandissant le drapeau national avec la solennité d’un chef de guerre prêt à défendre une patrie assiégée. À entendre le discours, on croirait que la Guinée est au bord d’une guerre majeure et que l’intégrité territoriale du pays est menacée par une armée ennemie prête à déferler sur nos frontières.

La réalité est pourtant beaucoup moins épique et beaucoup plus ironique : il s’agit d’une tension frontalière entre des peuples qui, depuis des siècles, vivent ensemble, parlent les mêmes langues, portent souvent les mêmes noms et partagent les mêmes marchés. Entre la Guinée, la Sierra Leone et le Libéria, les frontières existent sur les cartes, mais les familles, elles, vivent de part et d’autre depuis des générations. Mais dans l’imaginaire stratégique des États de la sous-région, ces cousins deviennent soudain un péril national justifiant blindés, artillerie et démonstrations martiales.

La Guinée, malheureusement, n’est pas seule dans cette chorégraphie militaire. De l’autre côté aussi, on mobilise, on aligne les soldats. Chaque capitale veut montrer ses muscles. Chaque armée veut prouver qu’elle veille sur la frontière. Et pendant que les blindés roulent de part et d’autre, les diplomates, eux, annoncent des concertations au sommet pour calmer les tensions. Autrement dit, pendant que les soldats défilent, les chancelleries préparent les réunions qui mettront fin à la crise.

Le spectacle est donc parfait : les moteurs grondent, les uniformes brillent, les caméras tournent et la rhétorique patriotique remplit l’espace.

Ce genre de mise en scène a toujours une fonction politique très précise : détourner les regards. Car pendant que les blindés défilent, la Guinée réelle s’enfonce dans une crise économique dont personne ne parle dans les parades militaires. Les entreprises suffoquent, les liquidités se raréfient, les commerçants comptent leurs billets avec l’angoisse de ceux qui savent que le mois sera long. Le pays traverse une crise financière d’une gravité rarement vue. Mais dans ce pays où l’argent manque pour l’économie, il semble toujours y en avoir pour les démonstrations militaires.

Déplacer des blindés, mobiliser des troupes, faire décoller des hélicoptères et déployer toute une logistique militaire coûte une fortune. Une fortune que la Guinée, visiblement, préfère consacrer à la mise en scène plutôt qu’au redressement économique. La recette est vieille comme les régimes fragiles : quand l’économie s’effondre, on agite le drapeau. Quand les caisses sont vides, on fait parler les moteurs des blindés. Quand les citoyens commencent à regarder la réalité en face, on leur montre une menace extérieure. La peur devient alors un instrument politique commode, et la frontière un théâtre de diversion.

Pendant ce temps, la Guinée réelle continue de lutter contre une crise de liquidité qui étouffe l’économie, fragilise les entreprises et inquiète les familles.

Cette réalité n’a ni uniforme, ni blindé, ni hélicoptère. Elle ne défile pas dans les rues de Conakry et ne se prête pas aux discours martiaux. Elle s’installe simplement dans le quotidien des Guinéens, avec la lente brutalité des économies qui s’épuisent.

Pourtant, dans ce pays où les blindés semblent mieux nourris que l’économie, une étrange compétition silencieuse se joue sous les yeux des citoyens. Une compétition entre la démonstration de force militaire et la réalité économique qui s’effondre. Mamadi Doumbouya et l’économie guinéenne, c’est le duel entre deux maigreurs.

Alpha Issagha Diallo
Spécialiste des parades militaires dans les économies à jeun.

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