Vice-président au Cameroun : pourquoi après le vote, le débat fait rage
Par Abdou Aziz Diédhiou, BBC News Afrique

La question continue de susciter le débat au Cameroun. Samedi dernier, les deux chambres du Parlement camerounais réunies en Congrès ont adopté une révision constitutionnelle instaurant un poste de vice-président de la République.
Ce dernier est désormais le successeur constitutionnel du chef de l’État en cas de vacance du pouvoir, alors que dans l’ancien texte, ce rôle était dévolu au président du Sénat.
Depuis le vote de cette loi, le débat fait rage au sein de la classe politique y compris dans la mouvance présidentielle et dans l’opposition où certains parlent de »coup d’Etat constitutionnel » et une volonté de »transmission de gré à gré du pouvoir politique ».
Un sujet ignoré durant la dernière présidentielle
Le 06 novembre 2025, Paul Biya prêtait serment à l’âge de 92 ans pour un huitième mandat consécutif à la tête du Cameroun.
L’homme qui n’a jamais perdu d’élection depuis 1984, a remporté l’élection présidentielle avec 53,66 % des voix, contre 35,19 % pour Issa Tchiroma Bakary, qui a contesté vigoureusement les résultats officiels.
L’ancien ministre de Paul Biya qui s’est réfugié depuis lors en Gambie affirme avoir obtenu 54,8 % des suffrages, contre 31,3 % pour Paul Biya et a qualifié de »mascarade » les résultats proclamés par le Conseil constitutionnel.
Le samedi 04 avril, les parlementaires camerounais réunis en congrès ont adopté une nouvelle loi instituant le poste de vice-président.
Ce dernier qui sera nommé par le président de la République devient de fait, son successeur en cas de vacance du pouvoir, décès, démission ou empêchement définitif selon la nouvelle loi qui stipule qu’il appartient désormais au vice-président de terminer le mandat du chef de l’État en cas de vacance du pouvoir avant l’organisation de nouvelles élections.
Un timing qui interroge

La révision constitutionnelle est diversement appréciée par les parlementaires camerounais.
Sur les 222 votants, 200 parlementaires ont voté pour, 18 contre et seulement quatre bulletins nuls.
Certains parlementaires à l’image de René Zé Nguelé (sénateur RDPC) Rassemblement démocratique du peuple camerounais, le parti de Paul Biya,ont dénoncé la rapidité avec laquelle le pouvoir a introduit la révision constitutionnelle.
»La réforme de la Constitution est suspecte » déclare René Zé Nguelé qui soutient que »la manipulation des institutions, des scrutins est une maladie qui tue les Etats africains ».
Selon ce parlementaire si le vice-président doit être nommable et révocable à merci, cela veut dire qu’il n’est pas utile, ni nécessaire.
Pour sa part, Maurice Kamto, figure emblématique de l’opposition dénonce aussi la révision constitutionnelle.
»Le président de la République a juré de protéger la Constitution. Moins de six mois après, il piétine cette même Constitution de façon brutale manifestant ainsi son mépris pour le peuple camerounais » dit Maurice Kamto dans une déclaration publiée sur les réseaux sociaux.
L’opposant regrette qu »’aucun débat n’ait été organisé par le gouvernement pour éclairer l’opinion sur les bouleversements en cours ».
»Il n’y a eu aucune explication, ni la moindre concertation ou implication des forces politiques du pays même pas celles représentées au parlement » a-t-il déclaré précisant que Paul Biya »aurait pu indiquer ses intentions lors de la campagne de la présidentielle passée, mais il n’en a rien été ».
Pour lui, »deux vérités se cachent derrière les manœuvres en cours, auxquelles on tente de donner un habillage juridique. La première est que le RDPC a une peur viscérale des élections et la seconde est une volonté de transmission du pouvoir de gré à gré ».
Une réforme qui stabilise la période des élections présidentielles selon le pouvoir

Envoyé pour défendre le texte devant les parlementaires réunis en congrès, le ministre de la Justice Laurent Esso, a déclaré que le texte cherchait à résoudre ainsi un problème de »fonctionnalité » en harmonisant »le fonctionnement de l’État au plus haut niveau ».
Son homologue Grégoire Owona, ministre du Travail estime pour sa part que cette réforme »stabilise la période des élections présidentielles et renforce la continuité institutionnelle qui devient plus sereine ».
»La réforme améliore la gestion des transitions présidentielles qui seront plus aisées, plus prévisibles, moins coûteuses a-t-il estimé.
Une réforme qui cache quelque chose selon un analyste
Politologue et enseignant à l’université de Montréal (Canada), Michel Oyanne interrogé par la BBC ne cache pas sa surprise après l’adoption par le Parlement, de la nouvelle loi qui instaure le poste de vice-président au Cameroun.
»Tout observateur de la vie politique camerounaise sérieux ne peut être que surpris par la tournure que prennent les choses au Cameroun notamment en matière de révision constitutionnelle pour l’instauration d’un poste de vice-président de la République » a-t-il déclaré.
»Vous savez que la dernière élection présidentielle a eu lieu au Cameroun le 12 octobre 2025. Ça ne fait pas encore six mois. Si le président de la République voulait absolument réviser la Constitution dans le sens de proposer un poste de vice-président de la République, il aurait pu le faire et il aurait du le faire lors de son projet de société qu’il a soumis aux Camerounais et cela n’a pas été fait » déplore Michel Oyanne.
»L’élection vient juste de se terminer, il a à peine été proclamé président élu, il a été installé dans ses nouvelles fonctions et patatras quelques mois plus tard, moins de six mois, on révise la Constitution et on instaure un poste de vice-président. Je vous assure que c’est une démarche plutôt alambiquée, surprenante et curieuse et certainement qu’elle cache quelque chose » a-t-il déclaré.
L’universitaire regrette la manière dont la révision de la Constitution a été menée. »Ça aurait été différent si lors des joutes électorales passées, lors de la présidentielle qui vient de se dérouler le 12 octobre si le président de la République avait avant cette élection présidentielle proposé un projet de société qui faisait en sorte qu’il y ait l’instauration constitutionnelle d’un poste de vice-président comme on le fait aux Etats-Unis où on élit le vice-président de la République sur le même ticket que le président de la république a t-il estimé.
Analysant les vives critiques que cette réforme constitutionnelle soulève au sein de l’opinion, Michel Oyanne pense que la personne qui sera désignée vice-président »n’aura aucune légitimité ».
»D’abord les gens critiques cette disposition constitutionnelle parce que le vice-président qui serait nommé par la seule volonté du président de la République et qui pourrait être révoqué à tout moment au cas où il ne respecterait pas ses plans, n’aurait en réalité aucune véritable légitimité ».
»Là on va assister à quoi? A une légitimité légale rationnelle qui sera transposée à une personne qui sera simplement le choix du président de la République actuel qui l’imposera à la tête de l’Etat du Cameroun » fait-il remarquer.
Selon Oyanne, la question de la vacance du pouvoir est déjà prise en compte par l’actuelle constitution qui vient d’être révisée.
»Il y a des personnalités, des fonctions qui en cas de vacance pouvoir auraient permis la continuité du fonctionnement de l’Etat. C’est le président du Sénat qui devait assurer l’intérim pendant un certain temps, conformément à la constitution en vigueur et devrait organiser l’élection » dit-il.
