Contre La sansure

Entretien avec Bakary Sambe sur la situation au Mali : « L’électrochoc devrait accélérer l’indispensable dialogue entre l’AES et la CEDEAO »

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Six fronts en même temps. Kati, Bamako, Gao, Sévaré, Mopti, Kidal. Le vendredi 25 avril 2026, le JNIM et le FLA ont lancé l’offensive la plus coordonnée que le Mali ait essuyée depuis 2012. Bilan : plusieurs dizaines de morts, des positions militaires attaquées, et surtout, la disparition du général Sadio Camara, ministre de la Défense, architecte du pivot stratégique vers Moscou, pilier du régime Goïta. Un séisme…

Pourtant, sept jours plus tôt, le 18 avril à Lomé, se tenait la Réunion de haut niveau sur la nouvelle Stratégie du Togo pour le Sahel (2026-2028), un événement rare où des ministres des Affaires étrangères de l’AES et des représentants de la CEDEAO, de pays-membres de l’Union Européenne dont la France, de la Russie se retrouvaient autour d’une même table, avec des experts africains, des think tanks et des acteurs de la société civile. Le Président Faure Essozimna Gnassingbé, à travers le Ministre des Affaires étrangères, Pr. Robert Dussey, y avait convié le Dr. Bakary Sambe, Président du Timbuktu Institute, ainsi que d’autres intellectuels du continent, pour nourrir davantage cette stratégie togolaise d’une réflexion panafricaine de haute valeur. Le Togo joue depuis plusieurs mois une partition originale : celle d’un « pont » entre l’AES et le reste de la sous-région, dans une configuration marquée par de réelles velléités diplomatiques.

Après le 25 avril, ce dialogue prend une urgence différente et se présente comme une impérieuse nécessité. Peut-on encore se permettre de séparer les querelles politiques des impératifs sécuritaires ? Les attaques coordonnées qui ont secoué le Mali et la mort du général Camara signe-t-elle la faillite de l’externalisation de la défense et de la sous-traitance de la sécurité ? Et si la tragédie malienne pouvait être, paradoxalement, le choc électrique qui débloque enfin les synergies AES-CEDEAO par une conscience partagée des défis en partage ?

Dans cette interview exclusive, le Dr. Bakary Sambe, de plus en plus actif dans la médiation et la diplomatie préventive, répond sans langue de bois.

Entretien…

Dr. Sambe, le 25 avril, six localités maliennes attaquées simultanément, le ministre de la Défense tué. Première question directe : pour quelqu’un qui suit de près la situation au Sahel, pouvez-vous vraiment être surpris par cette frappe ?

 

Surpris par le moment ou par le détail des cibles, peut-être. Mais surpris dans le fond, non. Ce qui s’est passé le 25 avril s’inscrit dans une logique que le JNIM construisait patiemment depuis des mois. Il y avait des signaux clairs : le blocus du carburant, la consolidation de son ancrage territorial dans le Centre et le Nord, la montée en régime des opérations de harcèlement dans la région de Kayes. Ce n’était pas une improvisation, c’était l’aboutissement d’une réelle stratégie de patience stratégique.

L’alliance avec le FLA, elle, repose sur des fondations bien antérieures aux événements récents. Iyad Ag Ghaly, c’est une trajectoire hors du commun : ancien chef rebelle touareg, devenu conseiller consulaire malien en Arabie Saoudite sous la présidence ATT, puis jihadiste en chef. Il connaît les deux mondes de l’intérieur. Et la tribu des Ifoghas, à laquelle il appartient, constitue un lien humain organique entre les deux organisations dont on a longtemps douté de l’étanchéité. Ils partagent la même cible : le régime de Bamako et son adossement à l’Africa Corps russe.

La mort du général Camara n’est pas un dommage collatéral ; c’est un acte calculé. Sur le plan opérationnel, on élimine l’un des officiers les plus compétents du dispositif. Sur le plan symbolique, on démontre que le cœur du système est vulnérable et atteignable. Et sur le plan politique, on expose une réalité que l’on préférait éviter : l’externalisation de la sécurité, qu’elle soit française avec Barkhane hier ou russe avec l’Africa Corps aujourd’hui, a ses limites, et ces limites viennent d’être atteintes de façon spectaculaire.

La légitimité du régime Goïta reposait sur une promesse sécuritaire. Après le 25 avril, cette promesse peut-elle encore tenir ?

Entretien avec Bakary Sambe sur la situation au Mali : « L’électrochoc devrait accélérer l’indispensable dialogue entre l’AES et la CEDEAO »

Malgré le soutien affiché aux FAMAs, elle est sérieusement mise à l’épreuve, et le régime le sait. Sadio Camara n’était pas un général ordinaire. Il était à la fois un technicien militaire de premier plan, un loyal absolu du pouvoir, et l’homme qui avait pensé et orchestré le rapprochement avec Moscou. Sa disparition crée un vide qui touche à la fois la chaîne de commandement et l’équilibre interne du régime. Ce n’est pas remplaçable en quelques semaines.

Cela dit, il faut savoir raison garder. Goïta reste le centre de gravité du système ; sa réapparition publique rapide après les attaques en est le signe. Et, historiquement, les régimes militaires maliens ont une capacité de survie qui a régulièrement déjoué les pronostics. Le deuil national, dans l’immédiat, peut produire un effet de cohésion autour du drapeau.

Mais voilà le problème structurel : ce régime a construit sa légitimité presque exclusivement sur la promesse de sécurité. « Nous reprendrons ce que les civils ont perdu. »La reprise de Kidal était le symbole de cette promesse. Or cette victoire est aujourd’hui contestée par la réalité du terrain. Sans succès militaires tangibles et rapides, le récit risque de s’effriter et, avec lui, la base même sur laquelle le pouvoir s’est assis. À moyen terme, cette crise fragilise profondément le régime si des gains militaires à court terme ne sont pas brandis. Mais elle ouvre aussi, je l’ai dit à Lomé, une fenêtre de dialogue régional que la stabilité ordinaire n’aurait peut-être jamais forcée. Le réveil brutal éveille souvent la conscience commune de la nécessité de s’ouvrir davantage à la coopération régionale surtout que la sécurité ne peut plus être gérée sans synergie minimale.

Vous étiez justement à Lomé le 18 avril, sept jours avant les attaques, reçu par le Président Faure Gnassingbé en personne. Qu’est-ce que cette rencontre dit de la posture togolaise dans la crise sahélienne ?

Elle dit quelque chose d’essentiel sur la méthode. Le Président Gnassingbé et son ministre Robert Dussey ont compris une chose que beaucoup de dirigeants africains n’ont peut-être pas encore intégrée : face à des crises de cette complexité, les réponses diplomatiques classiques et militaires ne suffisent pas. Il faut mobiliser, aussi, l’intelligence africaine, les chercheurs, les praticiens, les gens qui connaissent les territoires et les communautés de l’intérieur et sont en contact avec les parties prenantes. Nous n’étions pas là pour valider une stratégie écrite à l’avance ; nous étions là pour contribuer à la penser, à créer les conditions de son appropriation régionale par les acteurs impliqués dans les conflits et les différends diplomatiques actuels.

La composition des participants à cette réunion était elle-même un signal politique et diplomatique fort. Ministres des Affaires étrangères des trois pays de l’AES, représentants de la CEDEAO, de l’Union africaine, des Nations unies, des pays membres de l’Union européenne, de la Russie mais aussi des think tanks et de la société civile  tous présents dans la même salle, autour de la même table. Ce n’est pas banal dans le contexte actuel. Lomé a fait quelque chose de rare : refuser de choisir entre les deux blocs et se positionner comme ce qu’on appelle une ‘zone verte’, un espace de décompression où chaque partie peut parler sans que chaque mot soit immédiatement chargé de connotations politiques irréconciliables.

Notre contribution, en tant que Timbuktu Institute, était d’insister sur ce que nous appelons le ‘paquet indivisible’. L’idée, c’est simple : on ne peut pas traiter la sécurité en l’isolant de la gouvernance, ni la gouvernance sans le développement, ni le développement sans la démocratie. Dès qu’on commence à séparer ces dimensions pour des raisons de commodité politique, on perd la cohérence de la réponse et on court à l’échec.

Concrètement, qu’est-ce qui est sorti de Lomé ? Y a-t-il des mécanismes opérationnels précis, ou reste-t-on au stade des grandes déclarations d’intention ?

Pour ma part, j’ai défendu des points essentiels sur lesquels des convergences sont possibles, et je les crois pour réellement exploitables. La première et pour moi la plus urgente, c’est la création d’un canal militaire et technique direct entre les états-majors de l’AES et de la CEDEAO. Un canal qui fonctionne indépendamment des agendas politiques et diplomatiques du moment, qui permette un partage de renseignement, une coordination logistique et une concertation opérationnelle sur le terrain. La situation au Mali et dans une moindre mesure, au Burkina Faso, l’exige aujourd’hui. C’est le nerf de la guerre : tant qu’on mélange questions sécuritaires et querelles politiques, tout se bloque. Mais si des officiers qui partagent une même lecture de la menace peuvent travailler ensemble sans tout le temps attendre le feu vert politique, on peut avancer vite. Même les terroristes ont compris l’enjeu de coordination.

La stratégie togolaise elle-même repose sur cinq piliers articulés : bon voisinage, intégration économique, réponse sécuritaire, diplomatie et approche holistique. Ce n’est pas un catalogue de vœux ; c’est une architecture pensée, qui positionne Lomé explicitement comme pont et comme chambre de décompression entre l’AES et le reste de la sous-région.

Ce qui m’a le plus frappé, c’est la réaction d’un ministre des affaires étrangères d’un des pays représentés. Il a pris la parole au nom des trois pays de l’AES pour qualifier la démarche togolaise de ‘concrétisation de la médiation’. Ce n’est pas du jargon de chancellerie ; c’est un signal. Cela signifie que les pays de l’AES ne rejettent pas le dialogue en bloc. Ce qu’ils rejettent, c’est la conditionnalité excessive et les injonctions à sens unique. Lomé a compris cette nuance capitale et s’en est saisi. Et après les attaques du 25 avril, ces pistes ne sont plus des options, elles s’imposent comme des nécessités.

Précisément, les attaques du 25 avril renforcent-elles l’argument d’une coopération AES-CEDEAO urgente, ou risquent-elles de durcir les positions et de refermer les portes ?

Je suis convaincu qu’elles accélèrent une prise de conscience de la nécessité et je pense qu’elles peuvent lever certains blocages si les acteurs politiques sont lucides. L’argument central que nous défendions à Lomé, c’est que les menaces ne respectent ni les frontières des alliances politiques ni les étiquettes idéologiques. Le JNIM frappe Bamako et Kidal comme il l’a déjà fait à Kafolo au Nord de la Côte d’Ivoire ou encore à Banikoara au Bénin sans se demander si ses cibles appartiennent à l’AES ou à la CEDEAO. La transnationalité de la menace n’est pas une thèse académique ; c’est une réalité brute que le 25 avril a rendue impossible à nier.

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