Contre La sansure

Nairobi : L’Afrique ne peut pas se vendre en rang dispersé (Par Elhadj Aziz Bah)

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Trente chefs d’État africains sont venus à Nairobi rencontrer un seul président français. Ce ratio n’est pas un détail protocolaire. C’est le résumé de cinq siècles de rapport de force. On a changé de décor. Pas de pièce. Macron à Nairobi, c’est du nouveau packaging sur une vieille recette.

La France, humiliée au Sahel, expulsée du Mali, du Burkina, du Niger, ne bat pas en retraite, elle pivote. Elle découvre soudainement l’Afrique anglophone, ouvre les bras au Kenya de Ruto, et appelle ça une révolution diplomatique. Appelons ça par son vrai nom : une retraite stratégique déguisée en réconciliation.

Quand un empire recule, il ne capitule pas, il se repositionne. L’Afrique orientale est le nouveau théâtre : propre, stable, libérale, ouverte aux capitaux. Idéal pour remonter une influence que les juntes sahéliennes ont fracassée. On n’invite pas 30 souverains africains dans un sommet co-construit avec Paris et appeler ça de l’égalité. On appelle ça du multilatéralisme asymétrique. Qui a posé l’agenda ? Qui finance les délégations ? Qui rentrera chez lui avec des contrats signés ? Les réponses à ces trois questions sont toujours les mêmes. Et elles n’ont pas de drapeau africain. La vitrine démocratique comme anesthésie 4 000 participants. Des artistes, des startuppers, des jeunes, des diasporas. Belle photographie. Macron avait déjà essayé ce format à Ouagadougou en 2017, promettant une relation « d’égal à égal ».

Neuf ans plus tard, voici Africa Forward ; même rhétorique, nouvel emballage. La diversité des visages dans une salle ne change pas la concentration du pouvoir dans les couloirs. Pendant que les jeunes innovateurs networkent à l’Université de Nairobi, les vrais accords, ceux qui concernent les câbles sous-marins, les licences minières, les concessions énergétiques, se négocient ailleurs, entre les 40 PDG triés sur le volet.

On arrête la rente de l’aide internationale, politiquement coûteuse et symboliquement toxique, pour lui substituer la rente de l’investissement, structurellement plus profonde, juridiquement blindée, et infiniment moins contestable. La France appelle ça une innovation. C’est en réalité une mise à niveau de l’extraction.

L’Afrique est son propre problème

C’est ici que le discours panafricaniste doit avoir le courage de se retourner contre lui-même. Il est facile, trop facile, de tout mettre sur le compte de Paris, de Washington ou de Pékin. Mais la dispersion africaine n’est pas un complot extérieur. C’est un choix, renouvelé à chaque sommet, à chaque traité bilatéral, à chaque capitulation individuelle. 30 chefs d’État africains sont arrivés à Nairobi sans position commune. Sans mandat collectif de l’Union Africaine. Sans doctrine partagée sur la dette, l’IA, les données, l’énergie. Chacun avec sa liste de besoins, son agenda électoral, ses dettes à refinancer, ses bailleurs à ménager.

C’est le miroir exact de la Conférence de Berlin de 1884, inversé en apparence, identique dans sa mécanique : une puissance extérieure convoque, les représentants africains se présentent en ordre dispersé, et chacun repart avec un accord bilatéral qui l’isole davantage de ses voisins continentaux. Le colonisateur du XXIe siècle n’a pas besoin de tracer des frontières à la règle. Il lui suffit d’attendre que chaque État africain vienne individuellement lui tendre la main.

L’IA et les données : le pillage invisible

La France se présente comme une « troisième voie » dans la course africaine à l'intelligence artificielle, entre l’hégémonie américaine et l’appétit chinois. Raisonnement séduisant. Dangereux. Une troisième voie définie hors d’Afrique reste une voie de dépendance. Peu importe la couleur du drapeau qui flotte sur le serveur : si l’Afrique reste consommatrice de technologies plutôt que productrice de règles, elle aura simplement choisi son maître avec plus de raffinement.

Les données africaines, sanitaires, agricoles, financières, comportementales, sont le pétrole du XXIe siècle. Pas un mot à Nairobi sur leur souveraineté. Pas un mot sur les redevances reversées au continent quand ses algorithmes alimentent des profits à Paris ou à San Francisco.

La numérisation de l’Afrique s’accélère.

L’appropriation de cette numérisation aussi. Ce que l’heure exige et qui dérange Le panafricanisme n’est pas un sentiment. C’est une architecture. Et une architecture sans béton armé, c’est de la poésie. Négocier collectivement ou ne pas négocier : Aucun chef d’État africain ne devrait s’asseoir face à une puissance extérieure sans mandat de l’UA et position commune préalable. La ZLECAf représente 1,4 milliard de consommateurs. Cette puissance de marché n’a jamais été utilisée comme levier de négociation. Jamais. Ça constitue un crime stratégique.

Imposer la réciprocité comme condition d’entrée : Tout accès aux marchés africains conditionné à des transferts technologiques mesurables, à des clauses de contenu local contraignantes, à des mécanismes de règlement des différends sur sol africain. Construire la souveraineté numérique avant qu’elle soit impossible : Câbles continentaux, cloud africain, régulation des données commune, taxation des plateformes étrangères. Chaque année de retard rend l’indépendance numérique plus théorique. Nommer les complices internes : Certaines élites africaines ont plus intérêt à la perpétuation de la dépendance qu’à la rupture. La critique panafricaniste doit viser aussi les compradores domestiques, pas seulement les puissances étrangères.

Africa Forward restera dans les archives comme un sommet de plus, bien produit, bien photographié, bien oublié. À moins que quelque chose de rare se produise : qu’un dirigeant africain se lève dans cette salle et dise à voix haute ce que tous pensent tout bas. La vraie trahison n’est pas à Paris. Elle est dans l’absence d’une Afrique qui parle d’une seule voix quand les puissances du monde se lèvent pour l’entendre.

A bon entendeur salut ! D’ici-là, merci de contribuer au débat.

Elhadj Aziz Bah

Note de l’auteur : Tribune publiée dans le cadre du débat citoyen sur la GOUVERNANCE & DÉVELOPPEMENT de l’Afrique. Acceptons la pluralité d’idées. Pas d’injures, et rien que d’arguments.

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