Contre La sansure

Guinée : la démocratie verrouillée.

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En Guinée, exprimer librement une opinion politique devient de plus en plus risqué. Entre invectives, intimidation et refus du débat contradictoire, la parole citoyenne se heurte à une culture du tabou profondément ancrée. Pourtant, aucune démocratie véritable ne peut exister sans pluralité d’idées ni liberté d’expression.

Il y a en Guinée une réalité que beaucoup connaissent, mais que peu osent désormais dénoncer ouvertement.. Car depuis le putsch militaire du 05 septembre 2021, la politique est devenue un terrain miné où afficher ses convictions peut rapidement faire de vous une cible à éliminer.

Tant que votre parole conforte les intérêts ou les positions du pouvoir militaire, où certains opposants politiques, tout semble paisible. Les échanges sont courtois, les soutiens nombreux, et l’on vous considère comme fréquentable. Mais dès l’instant où vous exprimez une opinion différente, surtout sur des sujets sensibles liés à la gestion de l’État ou à certaines décisions politiques, le regard change brutalement.

On vous accuse, on vous insulte, on vous caricature. Vous devenez aussitôt “l’ennemi à abattre”. Le débat cède la place aux invectives, à la haine verbale et au dénigrement systématique. Comme si penser autrement constituait désormais une faute lourde, un crime d’état.

Pourtant, les mêmes acteurs étatiques ou politiques ne cessent de proclamer leur attachement à la démocratie, à la liberté d’expression et à la pluralité des opinions. Dans les discours, chacun se réclame des principes démocratiques.

Mais dans la pratique, de nombreux sujets deviennent interdits, verrouillés par des lignes rouges invisibles qu’il serait dangereux de franchir.

Cette contradiction est profondément inquiétante.

Car empêcher un citoyen d’exprimer une analyse ou une conviction politique revient à lui refuser l’usage même de son esprit critique. C’est transformer la politique en espace sacré, inaccessible à la contradiction et au questionnement.

Une attitude paradoxale chez ceux-là mêmes qui dénoncent ailleurs les dérives autoritaires et les systèmes fermés.

On critique certains régimes pour leur intolérance face aux opinions divergentes, mais dans nos propres comportements politiques, nous reproduisons parfois les mêmes méthodes : intimidation, exclusion, volonté d’imposer le silence à toute voix discordante.

Or, une société ne progresse jamais dans l’unanimité forcée. Le débat, même vif, est une nécessité démocratique. Une nation mature est celle où l’on peut évoquer librement les erreurs des dirigeants, analyser les décisions publiques et exprimer des désaccords sans craindre l’humiliation ou les représailles.

La Guinée gagnerait à désacraliser la politique. Car moins un sujet est tabou, moins il crée de tensions et de crispations. Accepter la contradiction ne fragilise pas un pouvoir; au contraire, cela le renforce.

Il est donc urgent de réapprendre à débattre sans haine, à écouter sans condamner et à accepter que la divergence d’opinion ne fasse pas d’un citoyen un adversaire à détruire, à enlever ou à tuer.

Le silence, lui, profite toujours aux médiocres, aux abus et à la tyrannie.

Et malgré les risques, certains continueront à parler, à écrire et à dénoncer ce qui ne va pas pour que ça change. Car une conscience libre ne peut survivre dans la peur permanente de dire ce qu’elle pense.

Aïssatou Chérif Baldé

https://african-panorama.com/2026/05/13

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