La Mecque à l’ère des selfies : entre foi et réseaux sociaux
Depuis quelques années, les lieux saints de l’islam connaissent une transformation visible qui accompagne l’évolution du monde moderne. Avec les téléphones intelligents, les réseaux sociaux et l’accès facile à Internet, les pèlerins musulmans qui se rendent à La Mecque pour la Oumra ou le Hajj vivent désormais leur voyage religieux d’une manière nouvelle.
Beaucoup prennent des photos, réalisent des vidéos et font des selfies presque à chaque étape de leur séjour. Devant la Kaaba, dans les couloirs de la grande mosquée, sur le mont Arafat ou encore pendant les déplacements entre les différents lieux saints, des milliers d’images sont publiées chaque jour sur Facebook, TikTok, Instagram ou WhatsApp.
Cette pratique, devenue très fréquente, soulève cependant de nombreuses interrogations dans le monde musulman. Certains y voient un simple souvenir moderne tandis que d’autres pensent qu’elle peut éloigner les croyants de la profondeur spirituelle du pèlerinage.
Pour de nombreux fidèles, prendre des photos à La Mecque est d’abord une manière de conserver un souvenir d’un moment exceptionnel dans leur vie. Le pèlerinage représente souvent plusieurs années d’économies, de sacrifices et d’attente.
Beaucoup de musulmans rêvent depuis leur enfance de voir la Kaaba de leurs propres yeux. Lorsqu’ils arrivent enfin dans ce lieu considéré comme le cœur spirituel de l’islam, ils ressentent une émotion immense. Les selfies et les vidéos deviennent alors un moyen de partager cette joie avec leurs proches restés au pays. Certains expliquent qu’ils veulent simplement montrer à leur famille qu’ils ont accompli ce voyage béni. D’autres disent vouloir encourager leurs amis ou leurs enfants à aimer la religion et à souhaiter, eux aussi, visiter un jour les lieux saints.
Plusieurs érudits musulmans contemporains considèrent d’ailleurs que la photographie moderne n’est pas forcément interdite par l’islam. Selon eux, les appareils numériques ne créent pas des images de la même manière que les statues ou les dessins condamnés dans certains hadiths anciens. Ils expliquent que la photo est aujourd’hui un outil utilisé dans tous les domaines de la vie moderne : documents administratifs, médecine, éducation, communication et information.
Pour ces savants, prendre quelques photos souvenirs pendant la Oumra ou le Hajj n’est donc pas un problème en soi. Ce qui compte avant tout est l’intention de la personne. Si le croyant agit avec sincérité, sans arrogance ni volonté de se montrer supérieur aux autres, alors la pratique peut être tolérée.
Mais malgré cette position relativement ouverte, beaucoup de savants expriment aussi des inquiétudes face aux excès observés ces dernières années. Dans les lieux saints, il n’est plus rare de voir des pèlerins interrompre leurs invocations pour filmer une vidéo ou chercher le meilleur angle pour une photo.
Certains passent de longs moments à publier des contenus sur les réseaux sociaux au lieu de se concentrer sur les prières et les rites du pèlerinage. Cette situation choque de nombreux musulmans qui estiment que La Mecque n’est pas un lieu touristique ordinaire. Pour eux, le pèlerinage doit rester un moment de méditation, de repentir et de rapprochement avec Dieu.
Des prédicateurs rappellent que le Hajj et la Oumra sont avant tout des actes d’adoration. Le croyant y vient pour demander pardon à Allah, purifier son cœur et renforcer sa foi. Dans cette logique, l’excès de selfies et de publications peut devenir une distraction dangereuse.
Plusieurs érudits parlent notamment du risque de « riyâ », un mot arabe qui désigne l’ostentation religieuse, c’est-à-dire le fait d’accomplir une bonne action pour être vu ou admiré par les autres. Dans la tradition islamique, ce comportement est considéré comme un danger spirituel très sérieux. Certains savants expliquent qu’une personne peut commencer son pèlerinage avec une intention sincère, puis peu à peu tomber dans la recherche de popularité à travers les réseaux sociaux.
Aujourd’hui, certaines vidéos publiées depuis La Mecque provoquent régulièrement des critiques dans le monde musulman. On voit parfois des groupes de pèlerins danser, chanter ou multiplier les mises en scène devant la Kaaba. D’autres filment leurs invocations en direct pendant des heures afin d’obtenir davantage de vues sur Internet.
Pour beaucoup d’observateurs, ces comportements montrent que la technologie moderne influence profondément la manière de vivre la religion. Plusieurs intellectuels musulmans estiment que les réseaux sociaux poussent les individus à tout montrer publiquement, même les moments les plus spirituels et personnels.
Cependant, il existe aussi des voix qui appellent à éviter les jugements excessifs. Certains rappellent qu’il ne faut pas condamner systématiquement tous ceux qui prennent des photos pendant le pèlerinage. Un selfie ne signifie pas automatiquement que la personne cherche à se vanter.
Beaucoup de pèlerins utilisent simplement leur téléphone comme n’importe quel voyageur moderne. Ils souhaitent garder une trace d’un événement unique dans leur existence. D’autres utilisent les vidéos pour expliquer les rites du pèlerinage à ceux qui n’ont jamais eu l’occasion de se rendre à La Mecque. Des familles entières suivent parfois avec émotion le parcours d’un proche grâce aux images envoyées depuis l’Arabie saoudite.
Des savants connus dans le monde musulman ont adopté une approche équilibrée sur cette question. Ils expliquent qu’il faut distinguer l’utilisation raisonnable de la technologie et les comportements excessifs. Selon eux, l’islam n’interdit pas le progrès ni les outils modernes. Ce qui est important, c’est la manière dont ces outils sont utilisés. Une photo discrète prise avec respect peut être acceptable, alors qu’une obsession permanente pour les selfies peut faire perdre au pèlerin l’esprit du voyage religieux.
D’autres érudits restent néanmoins beaucoup plus stricts. Ils considèrent que les photos des êtres vivants doivent être limitées autant que possible. Ces savants s’appuient sur plusieurs textes religieux anciens mettant en garde contre les images. Selon eux, même si la technologie a évolué, il faut rester prudent afin de protéger la spiritualité du croyant. Certains pensent aussi que les réseaux sociaux encouragent l’orgueil et la recherche de célébrité. Pour cette raison, ils déconseillent fortement de publier des photos religieuses en permanence.
Au-delà du débat religieux, cette question révèle surtout un changement profond dans la société moderne. Aujourd’hui, presque chaque événement important de la vie est photographié et partagé publiquement. Mariages, naissances, voyages, repas ou cérémonies religieuses deviennent des contenus numériques diffusés dans le monde entier en quelques secondes. Le pèlerinage musulman n’échappe pas à cette évolution. La frontière entre la vie privée, la spiritualité et l’exposition publique devient de plus en plus fragile.
Dans plusieurs pays musulmans, les discussions sur ce sujet sont très vives. Certains jeunes considèrent les critiques contre les selfies comme une vision ancienne et dépassée du monde moderne. Ils estiment qu’il est normal de partager leurs émotions avec leurs proches grâce à la technologie. D’autres, au contraire, pensent que cette habitude affaiblit la profondeur spirituelle du pèlerinage et transforme progressivement les lieux saints en décor médiatique.
Malgré ces divergences, beaucoup de musulmans s’accordent sur un point essentiel : le pèlerinage doit rester un moment de sincérité intérieure. La majorité des savants expliquent que la question ne dépend pas uniquement de la photo elle-même, mais surtout du comportement et de l’intention du croyant. Si le téléphone devient plus important que la prière, alors le sens du voyage religieux risque de disparaître. Mais si les images restent discrètes et raisonnables, plusieurs érudits considèrent qu’elles peuvent être tolérées dans le contexte du monde moderne.
À La Mecque, les scènes de pèlerins prenant des selfies continueront probablement encore longtemps. La technologie fait désormais partie du quotidien de milliards de personnes et même les lieux les plus sacrés du monde n’échappent plus à cette réalité. Entre spiritualité, modernité et influence des réseaux sociaux, le débat reste ouvert dans le monde musulman. Une chose demeure toutefois au centre de toutes les discussions : dans l’islam, la valeur d’un acte dépend avant tout de la sincérité du cœur et de l’intention du croyant devant Dieu.
Aboubacar SAKHO

Expert en Communication
