LE PÈLERIN DES PALAIS ET LA BOUSSOLE MAGNÉTIQUE
Il faut reconnaître à certains hommes une qualité rare, ils vieillissent, mais leurs convictions restent éternellement jeunes. Si jeunes, d’ailleurs, qu’elles changent d’adresse à chaque changement de locataire du palais présidentiel. Voilà un talent que la science politique africaine n’a jamais suffisamment étudié.
On a beaucoup écrit sur les coups d’État, les élections, les révolutions et les transitions. On a certainement moins étudié cette espèce fascinante que l’on pourrait appeler le pèlerin des palais. Cet homme extraordinaire qui, depuis plusieurs décennies, accomplit inlassablement le même voyage : du pouvoir vers le pouvoir, du protocole vers le protocole, du tapis rouge vers le tapis rouge.
Le pèlerin des palais ne voyage jamais léger, il transporte avec lui une valise remplie de convictions recyclables. Hier, lorsqu’il fréquentait les salons de ceux qui incarnaient l’espoir de l’alternance, il voyait en eux des démocrates exemplaires. Aujourd’hui, le voilà découvrant avec un enthousiasme de jeune converti les vertus insoupçonnées des hommes en uniforme. Demain, si le vent change de direction, il nous expliquera probablement avec le même sérieux académique que l’avenir du continent se trouvait ailleurs depuis le début. C’est la magie des convictions portatives, elles se replient, se déplient et changent de destination sans jamais subir les désagréments de la cohérence.
Il faut admirer la précision de sa boussole, une véritable merveille technologique. Contrairement aux instruments ordinaires, elle ne pointe ni vers le nord ni vers le sud mais directement vers le fauteuil présidentiel le plus proche. Certains parlent d’instinct, d’autres de flair politique. Les plus malveillants évoquent une sensibilité particulière aux champs magnétiques produits par les palais. Quoi qu’il en soit, le résultat est impressionnant. À peine un nouveau pouvoir s’installe qu’on aperçoit déjà notre pèlerin dans les environs, tel un ornithologue des régimes naissants venu étudier la faune locale avant de lui consacrer un éloge appuyé.
Le pèlerin des palais n’est pas un simple visiteur, c’est un distributeur automatique de grandeur historique. Il suffit qu’un chef d’État lui accorde une audience pour que celui-ci se retrouve comparé aux pères fondateurs de l’Afrique moderne. Nkrumah, Senghor, Mandela, Lumumba, Sékou Touré et quelques autres sont régulièrement convoqués pour servir de témoins à ces canonisations express. L’Histoire n’est plus un domaine de recherche, elle devient un catalogue de références mobilisables au service du client du moment. À ce rythme, chaque réception officielle menace de produire un nouveau héros continental.
Ce qui frappe surtout, c’est la vitesse de la métamorphose. La chenille a besoin de temps pour devenir papillon, le pèlerin des palais n’a besoin que d’une poignée de main, une audience le matin, une déclaration l’après-midi, et voilà un homme transfiguré. Les critiques deviennent des jaloux, les opposants des aigris et les défenseurs des libertés des empêcheurs de célébrer en rond. Quant aux peuples, ils sont priés d’applaudir la révélation.
Mais les peuples sont souvent ingrats et ont une mémoire fâcheuse. Ils se souviennent que le pèlerin des palais admirait hier ceux qu’il raille aujourd’hui. Ils se rappellent qu’il fréquentait avec passion ceux qu’il considère désormais comme des erreurs de parcours. Ils retiennent surtout que chaque changement de décor s’accompagne d’une nouvelle doctrine. Le miracle n’est donc pas que le pèlerin ait changé de camp, en politique, cela arrive. Le miracle est qu’il parvienne toujours à présenter ses changements de camp comme des démonstrations de fidélité à des principes immuables.
Et c’est là que le spectacle devient irrésistible. Car voici désormais des champions olympiques du déplacement idéologique qui distribuent des certificats de cohérence, des girouettes qui donnent des conférences sur la stabilité, des caméléons qui enseignent la permanence des couleurs, des explorateurs du tapis rouge qui délivrent des leçons de constance. Le tout avec un sérieux admirable, comme si les archives n’existaient pas, comme si la mémoire collective était frappée d’amnésie et comme si les peuples avaient oublié le chemin parcouru.
Au fond, le pèlerin des palais ne croit ni à l’opposition ni au pouvoir, il croit à la proximité. Il ne sert pas une idée et encore moins une position géographique. Son véritable programme politique tient en quelques mots : « être toujours du bon côté de la photo officielle ». Les régimes passent, les uniformes changent, les discours évoluent, les alliances se défont, mais lui demeure fidèle à son unique conviction de ne jamais s’éloigner du centre du pouvoir plus longtemps que nécessaire.
L’Afrique a connu des bâtisseurs, des visionnaires, des résistants, des démocrates, des dictateurs, des réformateurs et des révolutionnaires, mais elle a également produit cette catégorie plus discrète mais tout aussi persistante des touristes permanents du pouvoir. Ceux qui traversent les décennies sans jamais manquer une inauguration, un protocole ou une occasion de découvrir des qualités extraordinaires chez le dirigeant du moment, qui changent de récit avec la même aisance que d’autres changent de costume, qui finissent par confondre la fidélité à une conviction avec la fidélité à un agenda de rendez-vous présidentiels.
Mais qu’ils se rassurent que les peuples sont patients, l’histoire aussi. Les palais changent de propriétaires, les uniformes retournent parfois dans les casernes, les réputations montent et descendent, les photographies jaunissent et les discours s’effacent. Mais lorsque tout cela sera passé, il restera une question simple, brutale et obstinée : « qui est resté fidèle à ses convictions lorsque celles-ci ne rapportaient ni audience, ni prestige, ni proximité avec le pouvoir ? »
Cette question-là est redoutable parce qu’elle poursuit les hommes plus longtemps que les cortèges officiels. Elle voyage plus loin que les invitations protocolaires et survit même aux palais. Et c’est précisément pour cette raison qu’elle inquiète davantage que toutes les oppositions du continent.
Alpha Issagha Diallo
Inspecteur général des pèlerinages vers les palais présidentiels
Observateur des migrations saisonnières de convictions.
