147 députés, une seule voix : le Parlement qui ne dira jamais non
Ce vendredi 17 juillet 2026, au Palais du Peuple, cent quarante-sept députés prêteront serment et installeront officiellement la première législature de la 5ᵉ République guinéenne. L’image sera solennelle, la cérémonie protocolaire, les discours empreints des formules rituelles sur le renouveau démocratique. Mais derrière l’ordonnancement institutionnel se dessine une réalité plus austère : une chambre où plus de 98 % des sièges reviennent à la coalition GMD, mouvance du chef de l’État. Une Assemblée monocolore, où l’opposition, quand elle existe encore sur le papier, ne pèsera d’aucun poids réel dans les rapports de force.
Il faut nommer les choses. Un Parlement sans pluralisme n’est plus un Parlement au sens où l’entendent les théoriciens de la séparation des pouvoirs depuis Montesquieu : il devient une chambre d’enregistrement. Sa fonction de contrôle de l’action gouvernementale, pourtant inscrite noir sur blanc dans son propre règlement intérieur, se vide de sa substance dès lors qu’aucune force politique organisée n’est en mesure de porter la contradiction, d’interpeller, de refuser, de proposer une alternative crédible aux textes soumis par l’exécutif.
Or c’est précisément dans ce mécanisme de friction, souvent inconfortable, parfois même paralysant, que réside la vitalité d’une démocratie. Le contre-pouvoir n’est pas un obstacle à l’efficacité de l’action publique : il en est la condition de légitimité. Une loi votée sans débat contradictoire n’est pas plus solide qu’une loi votée à l’unanimité forcée ; elle est simplement plus fragile, car elle n’a jamais été éprouvée par la critique. Ce que la Guinée s’apprête à institutionnaliser, ce n’est pas la stabilité, c’est l’absence d’épreuve.
Cette configuration ne survient pas dans le vide. Elle s’inscrit dans une trajectoire entamée depuis la prise du pouvoir par la junte en 2021, marquée par la dissolution des corps intermédiaires, la restriction de l’espace civique, et une transition dont les contours se sont progressivement redessinés au bénéfice de ceux qui la conduisaient. L’élection législative du 31 mai dernier, puis la validation de ses résultats par la Cour suprême le 19 juin, referment un cycle institutionnel entier : exécutif, législatif et, dans une large mesure, judiciaire, désormais alignés sur un même centre de décision. Il ne reste plus, pour faire entendre une voix discordante, que la presse, la société civile et la rue, trois espaces eux-mêmes sous surveillance croissante.
L’argument de la stabilité retrouvée, souvent avancé par les partisans du pouvoir en place, mérite d’être examiné sans complaisance ni procès d’intention. Après des décennies d’instabilité chronique, une partie de l’opinion guinéenne peut légitimement aspirer à l’ordre, fût-il obtenu au prix du pluralisme. Mais l’histoire du continent enseigne une leçon têtue : les régimes qui verrouillent tous les canaux d’expression contradictoire finissent par perdre la mesure de leur propre pays. Sans opposition parlementaire, sans presse libre pour relayer le mécontentement, sans institution capable de dire non, le pouvoir cesse de recevoir l’information qui lui permettrait de corriger sa trajectoire avant la rupture.
Le contexte géopolitique aggrave l’enjeu. Dans une région ouest-africaine traversée par les recompositions issues des transitions militaires, où plusieurs capitales ont rompu avec leurs alliances traditionnelles au nom de la souveraineté, la tentation est grande de présenter l’unanimisme institutionnel comme une force face aux pressions extérieures. C’est une illusion. Un pouvoir qui n’a plus de contradicteurs internes devient, paradoxalement, plus vulnérable aux chocs externes : privé de soupape, il concentre sur lui seul toutes les tensions accumulées.
L’installation de cette Assemblée n’est donc pas un point d’arrivée, mais un test. Elle dira si les nouveaux députés, même issus d’une même mouvance, sauront retrouver, dans l’exercice quotidien du mandat, une capacité minimale de contrôle et de dissonance. À défaut, la Guinée aura simplement remplacé une junte par un parlement à son image : unanime en apparence, exposé sur le fond.
Elhadj Aziz Bah
Note de l’auteur : Cette tribune est publiée dans le cadre du débat citoyen sur la gouvernance et le développement de la Guinée. Acceptons la pluralité des idées. Pas d’injures, rien que des arguments.
