« Projet Afrika » : sur la piste des campagnes d’influence russes
Une fuite de documents confidentiels a révélé la manière dont la Russie a missionné des agents pour diffuser des centaines d’articles dans des médias francophones ouest-africains et centrafricains. France 24 s’est rendu à Dakar, au Sénégal, pour remonter le fil de ces opérations secrètes.
« Quand vous lisez ces articles, vous sentez nettement qu’il y a une tentative de manipulation », déplore Ibrahima Lissa Faye. Le directeur de publication du média sénégalais PressAfrik a appris en mars dernier, par la rédaction de France 24, que treize articles relayant la propagande russe avaient été publiés dans les colonnes de son site.
Ces treize articles font partie d’une vaste campagne d’influence de la Russie en Afrique. Contenus hostiles à la France, tribunes anti-Ukraine, désinformation… Une fuite de documents a permis de révéler l’existence du « projet Afrika », destiné à diffuser l’agenda stratégique de la Russie via des médias en ligne.
644 articles diffusés, 300 000 dollars dépensés en quelques mois
Ces documents ont été récupérés par le média panafricain The Continent et analysés par un consortium de médias mené par Forbidden Stories, auquel France 24 a participé. Ils sont issus de la structure russe Africa Politology. En interne, elle se fait simplement appeler la « Compagnie ». Créée à l’origine par le groupe Wagner, elle a été reprise en main par les services secrets russes à partir de 2023.
Selon les documents, la “Compagnie” a diffusé 644 articles de propagande ou de désinformation dans au moins 35 médias d’Afrique de l’Ouest et centrale entre juin et novembre 2024. L’ensemble de ces campagnes aurait coûté plus de 300 000 dollars.

France 24 s’est rendu à Dakar pour remonter le fil de ces opérations de propagande russes dans les médias du pays. Le Sénégal est directement ciblé par la Compagnie, qui rêve de le faire entrer dans sa zone d’influence africaine à l’instar des pays de l’Alliance des Etats du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger).
Cette enquête est une immersion dans un système opaque d’articles « commandés » et « prêts à diffuser », placés dans les médias par des intermédiaires locaux – dont nous avons identifié certains profils. Elle montre, en miroir, la porosité de ces sites, très dépendants de la publicité et qui cherchent donc à multiplier les contenus.
Parmi les profils que nous avons identifiés, celui d’un journaliste camerounais : Jérôme Ebossama. Contacté, il n’a pas souhaité répondre à nos questions concernant les 18 articles listés dans les documents de la Compagnie et qu’il aurait fait diffuser dans un média ouest-africain. Il déclare toutefois que les documents publiés par Africa Confidential, dont les factures prouvant son implication dans une campagne d’information auprès de blogueurs, sont « fake » et « ne sont pas de [lui] ». Il affirme être « victime d’une campagne de manipulation ».
Reportage : Nathan Gallo et Derek Thomson. Images : Aminatou Diallo.
