Contre La sansure

Démoudoula : « Techniquement », il n’y a pas eu de morts (Ousmane Boh Kaba)

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Un immeuble de neuf étages s’est couché à trois heures du matin sur ses voisins endormis, à Démoudoula. Un bâtiment de deux niveaux, une villa, des familles. Cinq morts. Et le ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme, venu sur les décombres encore chauds, a fini par désigner les coupables : la pluie, l’« anarchie » des constructions, et le manque de vigilance des citoyens.

Vous avez bien lu. Ce ne serait donc plus au ministère de l’Urbanisme de surveiller les chantiers, mais aux habitants. À la vendeuse de riz, au chauffeur de taxi, à l’écolier qui rentre le soir, revient désormais la charge d’ausculter les fondations des tours qui percent le ciel de leur quartier. Nous voilà tous promus inspecteurs de l’urbanisme, à titre bénévole, et pour cinq d’entre nous, à titre posthume.

Vient ensuite le mot de l’année. L’immeuble n’était, dit-il, « techniquement » pas autorisé. L’adverbe n’informe pas : il avoue. Il murmure « nous savions que c’était interdit » et se garde bien d’ajouter « et nous n’avons rien fait pour l’arrêter ». Car un immeuble qu’on laisse grimper neuf niveaux durant, ce n’est plus une construction sans autorisation. C’est une autorisation sans papier.

Sans l’effondrement, qui aurait jamais parlé d’illégalité ? Personne. La tour serait debout ce matin, louée appartement par appartement, saluée chaque jour par les agents qui jurent aujourd’hui ne l’avoir jamais vue. Voilà la vérité obscène de cette affaire : chez nous, une construction illégale n’est jamais un problème, jusqu’au matin où elle tue. Son seul tort n’est pas d’avoir été illégale, des milliers d’autres le sont et se portent à merveille. Son tort, c’est d’être tombée. On n’a découvert son illégalité qu’à la seconde où l’on a commencé à compter ses morts.

Reste la grande accusée : la pluie. Mais la pluie ne délivre pas de permis. La pluie ne coule pas des fondations bâclées. La pluie n’empoche aucune enveloppe pour fermer les yeux sur un neuvième niveau. Imputer le drame au ciel, c’est acquitter la terre, et la terre, ici, a un ministère, des bureaux, des agents et un chef.

Pour nous consoler, on nous promet un rapport technique, public. Ouvrons les archives.

En 2018, à Coronthie, en plein Kaloum, un immeuble en chantier s’écroule : quatre morts. On y a promis un rapport, la rigueur, des sanctions. Huit ans plus tard, on l’attend encore. En 2019, à Ratoma, du côté du CERESCOR : six morts, lumière promise. En juillet 2023, à Matoto, deux immeubles s’effondrent le même soir : cinq morts, enquêtes ordonnées, lumière promise.

Nous voici en 2026. Que le lecteur veuille bien nous indiquer où consulter les rapports de 2018, de 2019, de 2023. Quel nom y était écrit, quelle sanction en est sortie ? Nous connaissons pourtant leur sommaire par cœur : les fortes pluies, le mauvais ciment, un promoteur véreux, la nécessité de renforcer les contrôles. Épilogue : rien. On finirait par croire que le communiqué est bâti plus solidement que les immeubles. Lui, au moins, il tient debout depuis huit ans.

Neuf étages ne surgissent pas en une nuit. Ils montent, des mois durant, sous les yeux d’un quartier, d’une mairie, d’un ministère. Disons-le sans détour : quelqu’un, quelque part, n’a pas fait son travail, ou il l’a monnayé. Un agent qui n’a jamais dressé de procès-verbal. Un chef de service qui n’a jamais scellé le chantier. Derrière ce silence, il y a une signature, ou une absence de signature, et l’une comme l’autre se paient.

Monsieur le Ministre, la vigilance que vous réclamez à vos concitoyens, c’était la vôtre. Vos services ignoraient ce R+9 ? Alors ils sont incompétents. Ils le connaissaient ? Alors ils sont complices. Il n’existe pas de troisième porte, et les deux premières ouvrent sur le même bureau : le vôtre. Dans ce pays, on ne meurt pas d’un immeuble mal bâti. On meurt d’un dossier bien classé.

Il y a trois semaines, le ministre directeur de cabinet de la Présidence, Djiba Diakité, livrait au pays une maxime que nul n’a oubliée : les diplômes ne suffisent pas, il faut les compétences. Il disait avoir rencontré des hommes bardés de titres, incapables de résoudre un problème concret. Cette exigence a même une adresse, Simandou Academy, dont on nous promet qu’elle formera des bâtisseurs. Admirons la répartition des rôles : on forge des bâtisseurs à Simandou pendant qu’à Ratoma on laisse bâtir n’importe qui, n’importe comment, et jusqu’au neuvième étage. L’excellence pour les brochures, l’anarchie pour les quartiers.

La formule visait les jeunes en quête d’emploi. Faisons-la monter de quelques étages, jusqu’aux bureaux où elle n’a jamais été invitée. Si l’on exige d’un jeune diplômé qu’il prouve sa compétence pour obtenir un poste, par quel privilège un ministre serait-il dispensé de prouver la sienne pour le garder ?

Le problème concret, le voici : un immeuble illégal de neuf niveaux a poussé des mois durant sous votre juridiction, jusqu’à écraser cinq Guinéens dans leur sommeil. Ce problème n’a pas été résolu. Il n’a même pas été vu. Appliquez la grille de la Présidence et le verdict s’écrit seul.

Les familles de Démoudoula n’attendent pas un rapport de plus. Elles attendent que quelqu’un paie le prix politique de ce que d’autres ont payé de leur sang. Combien d’étages encore, et combien de cercueils, avant que ce pays cesse de renvoyer ses jeunes à leur incompétence supposée pour sanctionner enfin celle, prouvée, de ses ministres ?

En attendant, « techniquement » … il ne s’est rien passé à Démoudoula.

Ousmane Boh KABA

Source: https://www.visionguinee.info/

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