LE DERNIER PRISONNIER DE LA CONQUÊTE Le crâne de la honte : « Un peuple qui oublie ses morts finit par survivre sans mémoire. »
Il existe des défaites qui élèvent davantage que certaines victoires. Et il existe des victoires qui trahissent encore l’inquiétude de ceux qui les revendiquent.
La conquête coloniale a pris des territoires. Mais elle a parfois voulu conquérir davantage : la mémoire.
On peut tuer un homme, renverser un royaume et imposer un drapeau. Mais lorsqu’un pouvoir conserve, plus d’un siècle durant, le crâne de celui qu’il affirme avoir vaincu, il livre malgré lui l’aveu que certaines résistances survivent à la mort.
L’Almamy Bocar Biro Barry n’était pas un simple chef de guerre. Il incarnait un État, une autorité politique et spirituelle, une souveraineté qui refusa de plier devant la pénétration coloniale. La France coloniale l’a fait décapiter. Puis son crâne a été conservé dans une collection publique.
Ce passage de la violence militaire à la conservation muséale soulève une question qui dépasse la seule histoire de la Guinée. Que signifie, pour une démocratie moderne, l’exposition des restes humains d’un adversaire historique ? Car enfin, de quoi parle-t-on ? D’un héros national. D’un chef d’État. D’un résistant. D’un homme dont les restes n’ont jamais retrouvé la terre qui lui revenait.
Imagine-t-on un instant qu’une puissance étrangère expose le crâne de Jeanne d’Arc, de Jean Moulin ou du général de Gaulle au nom de la science ou de l’histoire ? L’hypothèse choquerait immédiatement. Pourquoi cette évidence paraît-elle moins immédiate lorsqu’il s’agit d’un résistant africain ? C’est cette question qui dérange. Et c’est précisément pour cela qu’elle doit être posée.
Les musées sont des lieux de savoir. Ils ne devraient jamais devenir les derniers coffres-forts des humiliations coloniales. Conserver des restes humains issus d’une conquête militaire n’est jamais un geste neutre. Chaque vitrine raconte une histoire. Et certaines racontent moins la grandeur des collections que les angles morts des empires.
La France aime rappeler qu’elle est la patrie des droits de l’homme. Ces droits commencent pourtant par une idée simple que la dignité ne s’éteint pas avec la mort. Le respect dû aux morts n’est ni une faveur ni une concession. C’est un principe de civilisation.
Mais cette affaire nous oblige également à nous regarder nous-mêmes. J’ai entendu une demande officielle de restitution. Elle est conforme aux règles de la diplomatie. Pourtant, j’aurais aimé entendre avec la même force l’expression d’une blessure nationale. J’aurais voulu entendre dire que cette situation constitue une offense à la mémoire historique de la Guinée. J’aurais voulu entendre que l’on ne parle pas seulement d’un objet patrimonial, mais d’un homme dont la place est parmi les siens.
La diplomatie est une méthode. Elle ne devrait jamais remplacer la gravité. Il est des circonstances où la retenue ne doit pas effacer la dignité. Restituer le crâne de l’Almamy Bocar Biro Barry ne serait pas un acte de générosité. Ce serait la reconnaissance tardive d’un principe qui aurait toujours dû s’imposer : les morts ne sont pas des trophées.
La France a gagné la bataille de Porédaka. Mais si, cent vingt-neuf ans plus tard, elle conserve encore le crâne de celui qu’elle a vaincu, c’est peut-être qu’elle n’a jamais totalement vaincu ce qu’il représentait. Un homme que l’on croit réellement vaincu, on l’enterre. On n’éprouve jamais le besoin de l’exposer.
Les empires construisent parfois des musées avec les restes de leurs vaincus. Les peuples, eux, construisent leur avenir avec le respect dû à leurs morts.
« On enterre les morts. On n’expose que les hontes. »
Alpha Issagha Diallo
Écrivain, témoin du réel
