Contre La sansure

« Nous n’avons aucune envie de rentrer » : à Ceuta, l’avenir en suspens des mineurs marocains

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Par : Hamza HABHOUB

envoyé spécial de France24 à Ceuta

 France 24 a suivi pendant une nuit des migrants mineurs encore présents à Ceuta. Entre la peur, le froid et l’attente, de jeunes Marocains en quête d’une vie meilleure ont confié les détails poignants d’une histoire qui les a amenés à s’échouer dans l’enclave espagnole.

« La recherche d’un avenir meilleur »

Les chiffres révèlent l’ampleur de la crise. Alors que le gouvernement espagnol fait état d’environ 2 500 mineurs toujours dans les rues de Ceuta après la vague d’arrivées massives des 30 et 31 juillet, les associations locales estiment à près de 4 000 le nombre de mineurs dans l’enclave. Quant à l’organisation « Save the Children », elle estime que seuls environ 1 500 d’entre eux se trouvent actuellement pris en charge par le système de protection.

Reda, 17 ans, dit être venu à Ceuta en quête d’un avenir plus florissant. L’adolescent aurait dû passer son baccalauréat cette année et venait d’obtenir un diplôme de français. Il devait également passer des sélections de football.

Il explique que la précarité dans laquelle il vivait l’a poussé à partir : « Nous sommes ici à la recherche d’un avenir meilleur ». Des mots que Reda prononce d’un ton empreint de tristesse. Selon lui, un retour au Maroc n’est pas une option.

« Nous ne reviendrons pas, nous n’avons aucune envie de revenir », dit-il, malgré les conditions de vie difficiles qu’ils endurent. Il ajoute qu’ils gardent un grand espoir que l’Europe ne les abandonne pas.

 Tarajal à Ceuta
Des abris de fortune dans les entrepôts du Tarajal à Ceuta, où se rassemblent des centaines de mineurs migrants, le17 août 2026. © Hamza Habhoub

 

« Mon ami a été tué sous mes yeux »

Après une traversée en mer périlleuse, l’arrivée sur la terre ferme n’a pas pour autant été synonyme de sécurité pour ces jeunes migrants. Khaled raconte comment lui et ses amis ont été violemment agressés par un groupe de jeunes d’El Príncipe, un quartier populaire situé dans la partie sud de l’enclave. Après avoir subi une tentative de vol, il assure que leurs assaillants ont braqué des armes sur eux et que plusieurs de ses compagnons ont été blessés, certains ayant dû être transportés à l’hôpital.

Reda, lui, se remémore une situation encore plus dramatique qui s’est produite dans le même quartier. Victime d’une agression, il a tenté de fuir avec l’ami qui l’accompagnait. Mais ce dernier, blessé aux jambes, n’a pas été assez rapide pour échapper à ses bourreaux et a reçu un coup mortel porté au cou.

Des mineurs hébergés dans les entrepôts de Tarajal, à Ceuta, en Espagne, le 17 août 2026
Des mineurs hébergés dans les entrepôts de Tarajal, à Ceuta, en Espagne, le 17 août 2026. © Hamza Habhoub

 

« Mon ami a été tué sous mes yeux, je n’oublierai jamais cette scène de toute ma vie. Son rêve s’est envolé en un instant. Au lieu de commencer une nouvelle vie, il a quitté ce monde ». Reda marque une pause avant d’ajouter : »Quant à moi… », puis il se tait à nouveau. Une phrase en suspens, à l’image de l’avenir de tous ces mineurs bloqués aux portes de l’Europe.

Alors que l’aiguille de l’horloge approche quatre heures du matin, plusieurs migrants mineurs accablés par la fatigue et par la faim commencent à regagner leurs tentes dans l’espoir de trouver un peu de repos.

« Le cauchemar » de Manal

À quelques pas de Reda et Khaled, Manal, une Marocaine de 16 ans, raconte une autre histoire tissée de perte et de peur. Elle confie avoir quitté Tanger pour Tétouan à pied, en compagnie d’un groupe de migrants d’Afrique subsaharienne, avant d’entrer à Ceuta lors de la dernière vague de traversées.

Là-bas, selon son récit, elle et d’autres se sont heurtés à un groupe de jeunes armés : « Nous nous sommes cachés dans les égouts, et ils nous ont tiré dessus. Si je ne m’étais pas cachée, je serais morte à l’heure qu’il est ».

Manal, une mineure migrante vivant dans une tente près du poste-frontière de Tarajal, à Ceuta, en Espagne, le 17 août 202
Manal, une mineure migrante vivant dans une tente près du poste-frontière de Tarajal, à Ceuta, en Espagne, le 17 août 2026 © Hamza Habhoub

 

Un « cauchemar » qui ne la quitte plus, affirme l’adolescente. Mais derrière ce traumatisme récent se cache aussi un parcours de vie cruel. Manal ne vit pas avec ses parents. Elle assure que son père ne l’a pas reconnue et qu’elle a vécu avec sa grand-mère : « J’ai l’impression que la vie m’a fermé ses portes, je n’ai plus ni ambition ni avenir ».

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Elle nourrit néanmoins un rêve modeste : améliorer sa situation financière et sortir sa mère de la pauvreté.

Manal affirme que les conditions de vie à Ceuta sont difficiles. Après son arrivée, la police l’a transférée dans un centre réservé aux mineurs migrants. Mais elle explique que la violence au sein du centre l’a poussée à partir, préférant désormais passer la nuit à la belle étoile.

Des mineurs vulnérables

Au cours de notre entretien avec Manal, un jeune homme émerge d’une tente en roseaux installée à proximité. Il est évident que notre conversation a réveillé Mohammed, âgé lui aussi de 16 ans. Il pousse un soupir et résume une autre facette de leurs souffrances dans les entrepôts de Tarajal .

« Nous n’avons pas de toilettes », explique ce jeune originaire d’El Araich. Nous sommes donc obligés de faire nos besoins près de la mer. Et même pour nous laver, nous sommes contraints de nous laver à l’eau de mer ».

Quant à la nourriture, fournie par l’organisation « Luna Blanca », elle n’est distribuée qu’une fois par jour.

De nombreux enfants portent encore sur leur corps les traces des blessures subies lors de leur traversée vers Ceuta il y a environ deux semaines. Le manque d’hygiène et la difficulté à se procurer des médicaments ont provoqué l’infection de certaines blessures. Des migrants souffrent aussi de la gale et réclament un traitement pour soulager les démangeaisons et la douleur.

Mercredi 12 août, deux mineurs se sont effondrés dans la zone industrielle en milieu d’après-midi. L’un d’eux, affaibli par le manque de nourriture et d’eau, n’a pas supporté la chaleur intense du mois d’août. Quant au second, il souffrait d’une amygdalite qui s’était aggravée faute de traitement, au point qu’il était incapable d’avaler. Les deux garçons sont restés allongés sur le sol, tandis que d’autres migrants criaient à l’aide et réclamaient l’arrivée d’une ambulance qui tardait à venir.

Raúl Arnaiz, directeur des programmes de l’organisation « Save the Children » en Espagne, décrit la situation dans les entrepôts de Tarajal comme « une tragédie de la misère extrême ».

Il met en garde contre la vulnérabilité de ces mineurs isolés face aux risques d’agression et d’exploitation sexuelles, en l’absence de surveillance nocturne au sein d’une zone industrielle quasi déserte.

Le sort incertain des mineurs isolés

Dès les premières heures de l’aube, un nouveau périple commence. À cinq heures du matin, des centaines de mineurs se rassemblent devant le commissariat de Ceuta, dans l’espoir de s’enregistrer et d’intégrer le système de protection. De longues files d’attente qui témoignent de la difficulté des autorités espagnoles à faire face à l’ampleur des demandes.

Le ministre espagnol de la Politique régionale, Ángel Víctor Torres, a estimé à environ 1 400 le nombre de mineurs déjà enregistrés.

Face à cette crise, les gouvernements marocain et espagnol souhaitent privilégier le regroupement familial pour rapatrier les mineurs au Maroc. Mais la question n’est pas aussi simple. En Espagne, la loi interdit tout retour collectif des mineurs isolés et chaque cas doit être évalué individuellement.

Sur le plan juridique, le sort des mineurs reste incertain, rappelle Basem Salem, avocat spécialisé dans les questions d’immigration et d’asile. Il explique que les mineurs ne sont pas soumis aux mêmes procédures que les adultes et que leur renvoi ne peut se faire de manière automatique. Il faut d’abord établir leur identité, examiner leur situation et vérifier leur situation familiale, tout en respectant les garanties juridiques et l’intérêt supérieur du mineur.

25 millions d’euros alloués par Madrid 

Les autorités espagnoles affirment que le rapatriement des mineurs marocains vers le royaume chérifien reste d’actualité, notamment dans le cadre de leur regroupement familial, mais seulement après avoir mené les procédures juridiques et l’examen de chaque cas individuellement.

Quant au ministre marocain de la Justice, Abdellatif Wahbi, il assure que la priorité pour Rabat est d’aider ces enfants et de protéger leurs intérêts, soulignant que le Maroc a contribué, par l’intermédiaire de ses consulats, à faciliter les démarches administratives et la délivrance des documents.

De son côté, le ministère espagnol de la Jeunesse et de l’Enfance prévoit d’organiser une conférence fin août pour examiner la répartition des responsabilités et des ressources entre l’État et les collectivités locales. Le gouvernement central a déjà alloué 25 millions d’euros pour aider l’enclave de Ceuta à faire face à la crise.

Partagés entre l’espoir d’être transférés vers des centres d’accueil en Espagne et la crainte d’un retour au Maroc, ces jeunes migrants restent dans l’attente de connaître leur sort. La crise humanitaire, elle, continue.

À la nuit tombée, lorsque l’agitation retombe, ces mineurs regagnent les entrepôts, les rues, les montagnes ou la plage pour tenter de trouver le sommeil. Ils pensaient qu’arriver à Ceuta leur permettrait de toucher du bout des doigts leur rêve européen. Mais ils ont découvert que la traversée de la mer n’était que le début d’un autre voyage, plus long et plus dur encore.

Article adapté de l’arabe par Grégoire Sauvage. L’original est à retrouver ici.

Source: https://www.france24.com/fr/afrique/20260818

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