Niger : les blessures cachées de l’armée émergent

Soixante-douze heures après la mutinerie, Niamey demeure sous étroite surveillance. Si les compagnies de transport terrestre ont repris leurs activités, les accès à la capitale restent fortement contrôlés. À la présidence, des soldats filtrent les accès à l’aide de détecteurs de métaux. Des véhicules équipés de mitrailleuses ainsi que des militaires sont déployés le long des rues menant au palais présidentiel. Un dispositif similaire a été mis en place aux abords de l’aéroport et de la Télévision nationale.
Des soldats dénoncent un manque criant de moyens
Au-delà de l’échec du soulèvement, les témoignages recueillis auprès de militaires déployés sur le terrain mettent en lumière de profondes difficultés opérationnelles. Un soldat en poste dans la région de Tillabéry évoque notamment le manque d’équipements, de moyens de transport et d’appui aérien face à des groupes armés très mobiles.
“Voyez-vous, en cas d’attaque, quand on demande par exemple un appui aérien, c’est compliqué. Les terroristes sont à moto et nous en véhicules de type 4×4. Trois véhicules contre une vingtaine ou une centaine de motos, vous voyez comment c’est compliqué. C’est difficile de les rattraper. Même si nos chefs souvent nous disent qu’ils ont commandé l’équipement adapté adéquat, on souffre quand même. Parfois, on va en mission, on se dit que, peut-être, c’est la dernière, mais on fait comment ? On le fait pour le pays”, dénonçait déjà ce soldat nigérien avant la mutinerie du samedi (29.08).

Le malaise s’exprime également sur le plan financier. Un autre militaire souligne la faiblesse des soldes versées aux soldats du rang. Selon son témoignage, la rémunération mensuelle d’un militaire de deuxième classe oscille entre 22 000 et 25 000 francs CFA avant de progresser après plusieurs années de service. Ces conditions alimentent un sentiment de frustration parmi certains membres des forces armées, confrontés à des missions de plus en plus risquées dans un contexte sécuritaire dégradé.
Une armée confrontée à des problèmes de cohésion
Pour Abdoulaye Sounaye, spécialiste du Sahel, cette mutinerie met en évidence des faiblesses structurelles au sein de l’appareil militaire. Il souligne notamment le contraste entre les moyens dont dispose la garde présidentielle, considérée comme l’unité la mieux équipée du pays, et ceux des soldats engagés sur les différents fronts.
L’expert estime également que cet épisode révèle aussi « qu’il y a tout un travail de discipline et d’instauration de l’ordre à faire au sein de l’armée nigérienne. L’Armée nigérienne, je ne dirai pas qu’elle est divisée, mais elle a des problèmes d’unité.”

Pour l’expert, l’intervention des alliés du régime, les paramilitaires russes d’Africa Corps, pourrait également laisser des traces.
« Ce sont des mercenaires qui sont intervenus pour aider une partie de l’armée à faire face aux problèmes de l’armée. Le régime en place, aujourd’hui, il devrait faire attention aux conséquences de cette première. Dans la mesure où je ne sais pas comment est-ce que les autres branches de l’armée nigérienne vont réagir à cette implication des Russes qui sont intervenus, pour mettre fin à cette mutinerie”, conclut Abdoulaye Sounaye.
Un risque sécuritaire accru
Pour Nina Wilén, directrice du programme Afrique à l’Institut Egmont de Bruxelles, les principaux bénéficiaires de cette crise pourraient être les groupes djihadistes actifs dans la région.
« Ceux qui se réjouissent de cette tentative de coup sont premièrement les deux groupes djihadistes qui voient maintenant des militaires qui se ferment sur eux-mêmes, qui commencent à se fragmenter à l’intérieur, au sein de l’armée. On a un régime qui a vraiment des menaces à l’intérieur de l’armée, en plus de menaces externes”, explique l’experte.
Si le pouvoir assure avoir repris le contrôle de la situation, les causes profondes du malaise demeurent. Et tant que les frustrations au sein des rangs ne seront pas résolues, le spectre de nouvelles tensions continuera de planer sur le Niger, alors que l’insécurité continue de gagner du terrain dans plusieurs régions du pays.
