Guinée, savons-nous encore vivre avec ceux qui ne pensent pas comme nous ? (Par Sory Kourouma)
En Guinée, prendre la parole publiquement n’est jamais anodin. Critiquer, dénoncer ou simplement poser une question peut rapidement être perçu comme une provocation ou une prise de position. Pourtant, aucune démocratie ne peut vivre sans citoyens capables de parler librement, de questionner le pouvoir et de défendre leurs convictions. Mais une question demeure : que devient la liberté d’expression lorsque nous n’avons pas appris à vivre avec la parole de l’autre ?
C’est là que se pose la question de la socialisation.
La liberté d’expression s’apprend
La liberté d’expression est un droit, mais aussi une pratique sociale. Elle suppose d’apprendre à débattre, à écouter, à accepter la contradiction et à respecter celui qui pense autrement. Or, dans la famille, à l’école, dans les administrations, les organisations, les communautés et aujourd’hui sur les réseaux sociaux, le désaccord est parfois dénoncé ou vécu par certains comme une offense. Celui qui pense différemment devient vite un adversaire, voire un ennemi. Nous avons souvent été davantage socialisés au respect de l’autorité qu’à sa remise en question, davantage à écouter qu’à débattre, davantage à éviter la confrontation qu’à construire un désaccord argumenté. Le paradoxe est alors évident : nous revendiquons la liberté d’expression, mais nous avons encore du mal à accepter celle de l’autre. Pourtant, la démocratie commence là où l’unanimité s’arrête.
L’activiste : parler, oui, mais avec responsabilité
L’activiste joue un rôle essentiel. Il prend la parole lorsque d’autres préfèrent se taire, dénonce les injustices, interpelle les autorités et mobilise l’opinion. Mais défendre la liberté d’expression ne signifie pas que toute parole est juste ou que toute mobilisation est légitime.
L’activisme implique une responsabilité
Critiquer ne signifie pas diffamer ou insulter X ou Y. Dénoncer ne signifie pas inventer des faits. Mobiliser ne signifie pas manipuler. Défendre une cause ne signifie pas déshumaniser ceux qui pensent autrement. La liberté d’expression ne protège pas seulement les opinions que nous partageons. Elle protège surtout le droit au désaccord. L’activiste devrait donc être plus qu’un relais de colère : un acteur capable d’informer, de documenter, de sensibiliser et de contribuer à un débat public plus responsable et saine.
Les réseaux sociaux : plus de parole, moins de débat ?
Les réseaux sociaux ont donné à chacun la possibilité de prendre la parole et de toucher un large public. C’est une avancée considérable. Mais cette liberté comporte aussi des dangers. Le buzz peut prendre le dessus sur la vérité, l’indignation sur l’analyse et la rumeur sur la vérification. L’insulte peut même devenir l’argument ultime, y compris dans les prises de parole de certains activistes guinéens. Dans cette course à l’attention, celui qui parle le plus fort ou possède le plus d’abonnés peut être davantage entendu que celui qui maîtrise son sujet. Or, la popularité ne garantit ni la vérité ni la compétence. Nous avons donc besoin de liberté d’expression, mais aussi d’éducation aux médias, à l’information et au débat citoyen.
Apprendre à se contredire sans se détruire
Le défi n’est pas seulement de permettre aux Guinéens de parler. Il est aussi de leur permettre de se parler. Critiquer une politique n’est pas attaquer celui qui la défend. Contester une décision n’est pas manquer de respect. Avoir une opinion différente n’est pas trahir. Une démocratie mature sait distinguer l’adversaire de l’ennemi, le désaccord de l’hostilité et la critique de l’attaque personnelle.
Le football nous en donne un exemple simple. Avant un Real Madrid-Barça, les supporters se provoquent, défendent leur équipe et se chambrent. Pourtant, après le match, le supporter du Real reste l’ami, le voisin, le collègue ou le membre de la famille du supporter du Barça.
Pourquoi ne pas appliquer cette même logique à notre vie citoyenne ? Nous pouvons être profondément en désaccord sans devenir des ennemis. Libérer la parole, mais apprendre à l’utiliser. La vraie question n’est donc pas seulement : « Avons-nous le droit de parler ? » Elle est aussi : « Que faisons-nous de notre parole ? » L’utilisons-nous pour informer ou manipuler ? Pour débattre ou humilier ? Pour convaincre ou intimider ? Pour ouvrir la discussion ou la fermer ?
L’activiste a une responsabilité particulière, car sa visibilité peut influencer le débat public. Son courage est nécessaire, mais son éthique l’est tout autant. La Guinée a besoin d’activistes capables de dénoncer les injustices, de journalistes capables d’enquêter, de responsables publics capables d’entendre la critique et de citoyens capables de vérifier l’information et de formuler leurs désaccords avec rigueur.
La liberté d’expression ne doit pas être une liberté sans responsabilité
Elle doit être à la fois le droit de parler, le devoir de respecter et la capacité d’écouter. Le véritable enjeu pour la Guinée n’est donc pas seulement de libérer la parole. Il est de construire une société suffisamment socialisée au débat pour que la parole libre soit perçue non comme une menace, mais comme une richesse démocratique. Car une démocratie n’est pas une société où tout le monde pense pareil. C’est une société où nous pouvons penser différemment sans cesser de vivre ensemble.
