Contre La sansure

Le lion est mort ce soir (Par Tierno Monénembo)

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Pour des raisons indépendantes de ma volonté, je viens, avec quatre mois de retard, ajouter ma voix à celles, nombreuses et puissantes, qui ont rendu hommage à notre Souleymane Lynx national.

Quand, le 1er juin dernier, j’ai appris le décès de Souleymane, je n’ai pas crié de douleur, je n’ai pas versé une larme. J’ai fredonné une chanson. Une vieille et belle chanson qui, pour notre génération, a la valeur d’un hymne. Il s’agit de Le Lion est mort ce soir, un tube créé en 1939 par le Sud-Africain Solomon Linda et repris aussi bien par le groupe américain The Tokens, par Henri Salvador que par le groupe a cappella Pow-Wow.

Alors, me direz-vous, quel lien entre cette chanson qui ne parle plus à grand monde et notre regretté fondateur du Lynx ? Eh bien, c’est la cité Mermoz d’Abidjan, ces baraques en bois où, au début des années 70, on avait parqué, d’un côté, les étudiants guinéens et, de l’autre, les enfants du Biafra. C’est là que j’ai connu Souleymane Diallo. Et, comme par hasard, se trouvait avec nous une bonne partie de l’équipe qui fondera Le Lynx : Hassan Ibrahima Keïta, Alhassane Diomandé, Mohamed Baba Sylla dit Gooze, Bah Mamadou Lamine. Et la nuit, alors que nous cherchions le sommeil pour tromper la faim, cette chanson sortait inopinément de la bouche de l’un d’entre nous, car la chanter était devenu pour nous un acte de résistance.

Le lion est mort ce soir du 1er juin 2026. Souleymane était un lion. Il n’en avait pas la carrure, mais il en avait le pas feutré, l’indolence trompeuse, la majestueuse sérénité et surtout le sens inné de la communauté. Souleymane n’était pas un matamore. Il n’avait pas ce côté ridiculement fougueux du faiseur. Cet homme parlait peu, mais tous ses mots sonnaient juste. Quand il ouvrait la bouche, c’était pour dire exactement ce qu’il fallait dire. Quand il remuait le doigt, c’était pour créer quelque chose de sensé, quelque chose de fort, quelque chose de durable.

Non, ce lion-là n’avait ni les griffes, ni les crocs, ni la crinière, ni les muscles. C’était plutôt un être frêle, timide, intériorisé. Mais cet être frêle renfermait en lui une volonté farouche que rien ne pouvait ébranler. Quand il avait une idée en tête, il pouvait traverser tous les ouragans pour la mener à son terme.

Mon Dieu, combien d’ouragans n’a-t-il pas traversés pour traduire dans les faits un projet aussi chimérique que celui du Lynx ? Souleymane Diallo était un lion. Il faut beaucoup de courage pour vouloir créer un journal libre, indépendant au pays de Sékou Touré. Un journal bourré d’humour, qui plus est, un canard qui a fait de l’impertinence et du lèse-majesté ses armes favorites ! Souleymane Diallo était un fou. Un fou utile ! Un fou nécessaire !

C’est quoi donc la folie, sinon la liberté, la liberté sans limite, la liberté sans condition. C’est quoi donc un homme libre ? C’est un homme qui a choisi de vivre sans autorisation. Dans un pays où tout se fait sous les ordres du président, Souleymane a appris aux Guinéens à ouvrir la bouche et à parler sans regarder autour d’eux pour voir si les murs n’ont pas d’oreilles, si la marchande de cacahuètes n’est pas un agent secret déguisé.

Souleymane Diallo a restitué aux Guinéens un droit que la dictature sanglante de Sékou Touré leur avait scandaleusement enlevé : la liberté de parole. Souleymane Diallo est un pionnier et Le Lynx, cette belle œuvre qu’il nous laisse, un temple dressé comme un pied-de-nez à la horde de criminels qui se succèdent à la tête de notre pays depuis 1958.

Nous ne te remercierons jamais assez, Souleymane. Allez, repose en paix, mon vieux compagnon !

Tierno Monénembo

Source: https://www.visionguinee.info/

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