À MON CHER AMI ET FRÈRE, OUSMANE BOH KABA
Mon cher Boh Kaba,
Je vous ai lu et relu. Et je dois reconnaître une chose : vous êtes constant. Non pas dans vos positions, mais dans votre capacité à écrire avec assurance ce que vous sembliez déconstruire la veille.
En tombant sur votre “Général d’une armée d’ombres”, je n’ai pas résisté à la tentation de faire un petit détour. Une curiosité presque innocente, celle de retourner vers “Notre Sorcier National”.
Erreur. Car ce que j’y ai trouvé n’était pas seulement un ancien texte. C’était un ancien regard, une ancienne rigueur et presque un autre auteur.
D’un côté, une plume qui démonte avec précision la fabrication grotesque d’un bouc émissaire autour de Cellou Dalein Diallo De l’autre, une plume qui, avec la même énergie, semble aujourd’hui participer à l’exercice mais avec plus de style que de scrupule.
Hier, vous expliquiez que faire de cet homme la cause de tous nos maux relevait d’une paresse intellectuelle collective. Aujourd’hui, vous cherchez à nous démontrer, avec un sérieux presque académique, qu’il serait coupable de ne pas assez souffrir à la place des autres. Quel parcours. Il y a là une performance rare : réussir à dénoncer un mécanisme puis s’y glisser avec élégance.
Toutefois, permettez-moi de vous poser une question simple, débarrassée de tout habillage : « qu’est-ce qui s’est passé entre-temps ? » Une illumination ? Un repositionnement ? Ou ce moment délicat où l’intellectuel cesse d’observer pour commencer à s’ajuster ? Car voyez-vous, mon cher, votre trajectoire récente illustre presque un cas d’école.
Dans nos espaces politiques, et vous le savez mieux que moi, il existe une gymnastique bien rodée : les intellectuels oscillent, naviguent, testent les lignes de crête entre critique sincère, proximité prudente et rupture calculée. Les tribunes deviennent alors des instruments. Pas seulement pour dire, mais pour signaler une distance, une proximité, ou plus subtilement encore, une disponibilité.
Je vous pose la question sans malice, ou peut-être avec juste ce qu’il faut de lucidité : « votre seconde tribune relève-t-elle encore de l’analyse ou déjà du positionnement ? » Car enfin, il faut reconnaître à ce texte une qualité indéniable : il est courageux. Très courageux.
S’attaquer frontalement à un opposant en exil, sans protection, sans appareil d’État, sans moyens coercitifs, il faut une certaine audace. Beaucoup moins, évidemment, pour soumettre à la même rigueur ceux qui disposent des fusils, des prisons et des décrets. Mais, mon cher, chacun choisit ses combats, et surtout, ses angles morts.
Votre premier texte avait ceci de précieux : il refusait la facilité du coupable unique. Le second semble en proposer une version améliorée : le même homme, mais accusé autrement. Hier, trop responsable, aujourd’hui, pas assez engagé. Dans les deux cas, toujours central et toujours indispensable au récit.
C’est là, peut-être, le point le plus fascinant de votre évolution. Vous aviez dénoncé un réflexe collectif : faire de Cellou Dalein Diallo, à la fois un symbole d’espoir et une cible permanente. Et vous voilà, sans bruit, en train d’illustrer exactement ce mécanisme. Avec talent, il faut le reconnaître, mais aussi avec une constance presque ironique.
Car oui, dans nos pays, ceux qui dominent le paysage politique deviennent fatalement tout à la fois : l’espoir des uns, le prétexte des autres, et parfois, le terrain d’exercice des plumes les plus habiles. Vous n’êtes ni le premier, ni le dernier à passer d’une lecture à l’autre. Mais il est toujours intéressant d’observer à quel moment précis la lucidité devient exigence avant de basculer en charge.
Je vous rassure, mon cher Boh Kaba, loin de moi, ici, de sanctifier. Cellou Dalein Diallo n’est ni au-dessus de la critique, ni à l’abri de la contradiction. Cependant, il y a une frontière, fine mais essentielle, entre la critique qui éclaire et celle qui accompagne. Et cette frontière, souvent, ne se voit pas dans les mots. Elle se lit dans les silences, dans les cibles choisies et dans celles soigneusement évitées.
Alors oui, votre plume est brillante. Personne ne le conteste. Mais la brillance, à elle seule, ne dit pas toujours de quel côté elle éclaire.
Je vous laisse donc avec cette question, la seule qui résiste encore après vous avoir lu et relu : « écriviez-vous plus vrai hier ou écrivez-vous plus utile aujourd’hui ? » Avec, bien entendu, tout le respect dû aux plumes libres, surtout lorsqu’elles prennent la liberté de changer de direction sans prévenir.
Alpha Issagha Diallo
Lecteur attentif des constantes et des variations
