Contre La sansure

Qui souffre des guerres au 21eme siècle? Le grand retournement moral de notre temps

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Il fut un temps – que l’on regarde aujourd’hui avec nostalgie ou naïveté – où la guerre se faisait entre soldats. Des rois affrontaient des rois, des généraux défiaient des généraux, et le champ de bataille était un territoire circonscrit, codifié, où la population civile était, autant que possible, tenue à l’écart. Les femmes, les enfants, les vieillards étaient épargnés – non pas par pure bonté, mais parce que l’honneur militaire le commandait et que la guerre avait encore, en dépit de son horreur, ses règles.

Mais ce temps est révolu. En ce début de XXIe siècle, un bouleversement silencieux a eu lieu. La guerre ne se fait plus seulement entre armées : elle se fait contre les peuples.

Qu’on observe la Syrie, Gaza, l’Ukraine, le Yémen ou le Soudan, un constat tragique s’impose : ce sont les civils qui meurent par milliers, parfois par dizaines de milliers. Ce sont eux qu’on cible, eux qu’on enterre, eux qu’on oublie. Les écoles sont bombardées, les hôpitaux réduits en cendres, les abris transformés en pièges mortels. Les femmes deviennent des boucliers humains, les enfants des munitions de propagande, les réfugiés des statistiques. Les militaires tombent parfois, mais ce ne sont plus eux les premières victimes. La guerre a changé de visage, et elle a tourné ses armes contre l’innocence.

Ce retournement moral est peut-être l’une des pires dérives de notre époque. Car plus la technologie guerrière se raffine, plus elle tue indistinctement. Les drones ne discernent pas l’enfant de l’ennemi. Les missiles « intelligents » font pleurer les mêmes mères que les bombes artisanales. La guerre ne se contente plus de tuer : elle humilie, elle détruit les liens, les symboles, les lieux de mémoire. Elle cible le cœur même de la vie civile.

Et pendant ce temps, que fait le droit international ? Il s’indigne mollement. Il condamne. Il « appelle à la retenue ». Puis il retourne à son sommeil. Le monde regarde, choqué mais impuissant, et surtout habitué. L’indignation se consomme sur les réseaux sociaux, entre deux images de frappes aériennes et une publicité de smartphone.

Alors une question dérangeante surgit : qui est censé protéger les civils aujourd’hui ? Les conventions de Genève ? L’ONU ? Les puissances morales ? Ou bien est-ce aux civils eux-mêmes de se défendre ? Devons-nous, pour survivre, armer les mères de famille, apprendre aux enfants à manier la kalachnikov au lieu de lire l’alphabet ? Si la neutralité n’est plus respectée, si l’innocence n’est plus sanctuarisée, alors que reste-t-il à espérer ?

Cette logique du carnage comme démonstration de force n’est pas seulement inhumaine, elle est inhumaine au carré : car elle transforme les morts en chiffres, les souffrances en stratégie, et les peuples en cibles légitimes. On ne cherche plus à vaincre une armée, mais à briser une société. À détruire une mémoire collective. À installer la peur comme gouvernance.

Mais peut-être qu’un autre combat est encore possible. Un combat non pas militaire, mais moral. Une guerre pour réhumaniser la guerre elle-même, ou à défaut, pour la rendre à nouveau insupportable aux consciences. Car tant que les civils seront les premières victimes, aucune guerre ne sera juste. Et tant que les États toléreront cette inversion des rôles, ils ne feront que creuser les tombes de leur propre légitimité.

Il est temps de regarder la guerre en face, sans fard, sans propagande, sans romantisme guerrier. Il est temps de poser cette question simple et terrible : à qui profite vraiment cette guerre qui ne tue que les innocents ?

*Aboubacar Fofana, chroniqueur*

Image de la UNE: Des missiles tirés depuis l’Iran sont photographiés dans le ciel nocturne au-dessus de Jérusalem le 14 juin 2025. © Menahem Kahana, AFP

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