Contre La sansure

Amadou Oury Bah ou les équivoques d’un pouvoir en sursis

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Lors de sa conférence de presse du 5 mars 2025, Amadou Oury Bah a offert une démonstration magistrale de l’art politique guinéen : dire sans nommer, menacer sans attaquer, et survivre sans jamais s’engager.

Face aux rumeurs de son départ imminent de la Primature, le Premier ministre a manœuvré avec une prudence de funambule, évoquant des « manœuvres en coulisses » et un « chantage régionaliste » sans désigner personne. Une stratégie qui, sous couvert de défendre les idéaux du CNRD, révèle en réalité une bataille bien plus personnelle : celle de sa propre conservation.

En rappelant que le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) avait pris le pouvoir pour en finir avec les pratiques de l’ère Alpha Condé, Bah adresse un avertissement voilé au Général Mamadi Doumbouya. « 𝐓𝐨𝐮𝐭𝐞 𝐞́𝐯𝐢𝐜𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐛𝐚𝐬𝐞́𝐞 𝐬𝐮𝐫 𝐝𝐞𝐬 𝐜𝐚𝐥𝐜𝐮𝐥𝐬 𝐜𝐥𝐢𝐞𝐧𝐭𝐞́𝐥𝐢𝐬𝐭𝐞𝐬 𝐭𝐫𝐚𝐡𝐢𝐫𝐚𝐢𝐭 𝐥’𝐞𝐬𝐩𝐫𝐢𝐭 𝐝𝐮 𝟓 𝐬𝐞𝐩𝐭𝐞𝐦𝐛𝐫𝐞 𝟐𝟎𝟐𝟏 », semble-t-il murmurer. Un argument habile, car il place le président devant un dilemme : se débarrasser de Bah Oury reviendrait à avouer que le régime a succombé aux démons qu’il prétendait exorciser. Mais derrière cette rhétorique vertueuse se cache une réalité moins glorieuse : le Premier ministre, accroché à son poste, est prêt à toutes les acrobaties pour y rester.

Sa déclaration d’une éventuelle candidature du Général Doumbouya en dit long sur cette ambiguïté calculée. « 𝐒𝐢 𝐥𝐚 𝐂𝐨𝐧𝐬𝐭𝐢𝐭𝐮𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐥𝐞 𝐩𝐞𝐫𝐦𝐞𝐭, 𝐢𝐥 𝐧’𝐲 𝐚 𝐚𝐮𝐜𝐮𝐧𝐞 𝐫𝐚𝐢𝐬𝐨𝐧 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐫𝐞𝐟𝐮𝐬𝐞𝐫 », affirme-t-il, évitant soigneusement un soutien franc et massif. Une position qui contraste avec celle de Kassory Fofana, ancien Premier ministre d’Alpha Condé, qui avait embrassé sans réserve le projet de troisième mandat de son président, au risque de s’aliéner une partie de l’opinion. Bah Oury, lui, préfère les conditionnels et les silences éloquents. « 𝐒𝐢 𝐣𝐞 𝐧𝐞 𝐬𝐮𝐢𝐬 𝐩𝐥𝐮𝐬 𝐏𝐫𝐞𝐦𝐢𝐞𝐫 𝐦𝐢𝐧𝐢𝐬𝐭𝐫𝐞, 𝐪𝐮𝐞 𝐝𝐞𝐯𝐢𝐞𝐧𝐝𝐫𝐚 𝐦𝐨𝐧 𝐬𝐨𝐮𝐭𝐢𝐞𝐧 ? », laisse-t-il planer. Un chantage à peine dissimulé, qui soulève une question fondamentale : un chef de gouvernement peut-il exiger des garanties personnelles en échange de sa loyauté ?

Cette prudence, certains la qualifieront de sagesse politique. D’autres y verront une lâcheté, ou du moins une duplicité. Car comment croire en la sincérité d’un homme qui, selon ses détracteurs, aurait « la tête dedans et le cœur ailleurs » ? En refusant de s’engager pleinement, Bah Oury donne l’image d’un stratège froid, plus soucieux de son intérêt que l’intérêt du Général. « On ne peut aimer le miel et craindre les abeilles », ironise un proverbe africain. Traduction : on ne peut revendiquer le pouvoir sans en assumer les risques. Or, le Premier ministre semble vouloir contourner cette règle immuable.

Pourtant, dans un pays où les alliances sont éphémères et les retournements de veste monnaie courante, sa stratégie n’a rien d’illogique. En maintenant un flou artistique sur ses intentions, il se réserve une porte de sortie, quel que soit le scénario. Soutiendra-t-il Doumbouya en 2025 ? Cela dépendra de sa place dans l’équation. Une posture qui, si elle est compréhensible dans l’arène politique guinéenne, nourris les suspicions sur sa crédibilité. Car à trop jouer sur les « si », on finit par oublier le « pourquoi ».

Au-delà des manœuvres individuelles, cette affaire interroge la trajectoire du CNRD. Arrivé au pouvoir pour restaurer l’unité nationale et moraliser, la vie publique, le régime semble aujourd’hui enlisés dans les mêmes combines qu’il dénonçait hier. Les « chantages régionaux » évoqués par Bah Oury ne sont-ils pas le signe que les vieux démons resurgissent ? Et si le Premier ministre lui-même incarnait, à son insu, cette ambiguïté d’un pouvoir tiraillé entre ses promesses et ses pratiques ?

Quoi qu’il advienne, une chose est sûre : Amadou Oury Bah maîtrise l’art de la survie politique. Mais dans une Guinée en quête de stabilité, les équivoques ne suffiront pas. Les citoyens, las des jeux d’ombre, attendent des actes clairs et des engagements sans détour. Car le temps est venu de choisir : Le miel du pouvoir se mérite, et les abeilles piquent toujours ceux qui hésitent trop longtemps.

Kaba 1er

Natif de Kankan

 

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