Bolosso ou l’exil du peuple, l’effacement de l’État
Par-delà les fleuves et les frontières, un peuple fuit. Non la guerre. Non la famine. Mais l’abandon. En Guinée, il ne reste plus d’État, il ne reste plus que l’écho d’un uniforme et l’ombre d’un drapeau sur des terres désertées.
Ils sont 521 à avoir traversé la frontière. Hommes, femmes, vieillards, et surtout enfants. Trois cents enfants. Tous guinéens, tous venus du village de Bolosso, contraints à l’exil non par un désastre naturel ou une invasion étrangère, mais par la peur d’un règlement de comptes entre citoyens du même pays, et l’assurance tragique que l’État — le leur, celui de Guinée — n’arriverait pas à les protéger.
Un conflit foncier — l’un de ces litiges ordinaires qui devraient être réglés par la loi, la médiation, le bon sens — dégénère en bain de sang. La justice statue pourtant. Deux fois. Mais en Guinée, la vérité des tribunaux n’a plus de prise sur le réel. Le glaive est émoussé. Le bouclier, percé. Et c’est la peur, encore elle, qui scelle le sort d’un village entier. Le 12 juillet 2025, un homme est poignardé. Le lendemain, c’est toute une communauté qui prend la route, en silence, en hâte, en masse. Fuir ou périr.
𝐐𝐮’𝐚 𝐟𝐚𝐢𝐭 𝐥’𝐄́𝐭𝐚𝐭 ?
Rien. Il n’a ni prévenu, ni dissuadé, ni protégé. Il n’a pas envoyé de médiateurs, pas construit de couloir humanitaire, pas affiché la moindre compassion publique. Il s’est tu, retranché dans ses casernes, dans ses palais, dans ses studios de propagande. Ce silence est plus assourdissant que les cris des fuyards. Il est la marque d’un pouvoir qui ne gouverne plus, qui n’administre plus, qui ne garantit plus rien — sauf sa propre survie.
Pendant que 521 Guinéens se réfugient en Côte d’Ivoire, ce sont les autorités ivoiriennes qui se mobilisent : six tonnes de riz, de l’huile, un fonds d’urgence, un comité de crise. Là où l’État guinéen s’efface, l’étranger devient protecteur. Quelle humiliation plus grande ? Quelle preuve plus éclatante de l’effondrement de notre souveraineté ? Comment un pays qui ne peut sécuriser ses villages prétend-il organiser un avenir pour sa nation ?
Le régime actuel, paré des oripeaux de la rectitude militaire, s’est révélé incapable d’assurer la première mission d’un État : protéger ses citoyens sur l’ensemble de son territoire. Il sait manier l’arrestation arbitraire, l’interdiction de manifester, la fermeture d’internet. Il sait gouverner par la peur, brimer les libertés, étouffer la presse. Mais il ignore comment apaiser un conflit rural, désamorcer une tension locale, sécuriser une frontière. Le pouvoir s’accroche au centre mais laisse pourrir les racines.
𝗘𝘁 𝗰’𝗲𝘀𝘁 𝗮𝗶𝗻𝘀𝗶 𝗾𝘂’𝘂𝗻 𝗘́𝘁𝗮𝘁 𝗺𝗲𝘂𝗿𝘁. 𝗣𝗮𝘀 𝗱𝗮𝗻𝘀 𝘂𝗻𝗲 𝗲𝘅𝗽𝗹𝗼𝘀𝗶𝗼𝗻, 𝗺𝗮𝗶𝘀 𝗱𝗮𝗻𝘀 𝗹𝗲 𝘀𝗶𝗹𝗲𝗻𝗰𝗲 𝗱𝗲𝘀 𝗿𝗲𝗽𝗹𝗶𝘀, 𝗹’𝗮𝗯𝗮𝗻𝗱𝗼𝗻 𝗱𝗲𝘀 𝘃𝗶𝗹𝗹𝗮𝗴𝗲𝘀, 𝗹’𝗲́𝗿𝗼𝘀𝗶𝗼𝗻 𝗱𝘂 𝗹𝗶𝗲𝗻 𝘀𝗼𝗰𝗶𝗮𝗹.
Bolosso n’est qu’un nom parmi d’autres. Mais il est déjà un symbole. Symbole d’un pays où la justice ne protège plus, où la sécurité recule, où l’administration démissionne, où le citoyen devient apatride sur sa propre terre. Ce n’est pas un simple drame local. C’est une balafre profonde dans le visage d’une nation en ruine.
Ce régime — cette junte qui se fait passer pour un pouvoir de transition — a perdu le contrôle de l’essentiel. Elle occupe le pays sans l’habiter, elle régente sans gouverner, elle menace sans protéger. Son autorité est factice, sa stabilité est une illusion. Car un pouvoir qui laisse fuir son peuple est déjà en fuite devant l’Histoire.
Il est encore temps d’ouvrir les yeux. Car demain, il ne restera peut-être plus personne pour les fermer.
𝐏𝐚𝐫 𝐀𝐛𝐨𝐮𝐛𝐚𝐜𝐚𝐫 𝐅𝐨𝐟𝐚𝐧𝐚, 𝐜𝐡𝐫𝐨𝐧𝐢𝐪𝐮𝐞𝐮𝐫
Image de la UNE: https://www.aip.ci/221641/cote-divoire-aip-plus-de-500-ressortissants-guineens-fuyant-des-affrontements-communautaires-trouvent-refuge-a-lossogo/
