« Ça n’est pas une question d’ingérence mais d’humanité »
DW : Christophe Gomart, vous êtes eurodéputé français, membre du groupe PPE et vice-président de la Commission de la sécurité et de la défense au Parlement européen. C’est vous qui êtes à l’origine de la proposition de résolution commune, adoptée le 12 mars dernier, à la quasi-unanimité (524 voix pour, 2 contre, 29 abstentions) pour réclamer la libération « inconditionnelle et immédiate » de Mohamed Bazoum au Niger. Vous mentionnez la date du 2 avril comme une échéance à laquelle, si le président nigérien déchu n’était toujours pas libéré, cela « constituerait un échec grave ». Pourquoi considérer cette date comme si cruciale ?
[Le 2 avril,] c’est une date symbolique. C’est la date officielle de fin de mandat du président Bazoum, sachant que le président Bazoum est démocratiquement élu. et qu’il a été renversé par un coup d’état militaire il y a deux ans et demi.
Et qu’il me semble, sur le plan humanitaire, urgent de libérer Mohamed Bazoum et sa femme qui vivent de manière totalement recluse, coupée du monde et je trouve ça totalement inadmissible.
Il a été soutenu par certains pays, mais depuis, plus personne ne s’occupe de son cas et je trouve ça très dommageable.
Je suis moi-même allé devant le Parlement panafricain, avec d’autres députés européens, poser cette question et à chaque fois, la question est un peu mise de côté.
Or, sur le plan humain, on ne peut admettre cette détention sans, sans jugement, sans procès.
Qu’est-ce que le président Bazoum a commis de mal contre le Niger, si ce n’est d’avoir été élu par le peuple nigérien?
DW : Pourquoi selon vous, est ce que sa détention fragilise encore plus la sécurité dans le Sahel et peut-être en Europe?
Je suis ancien commandant des opérations spéciales françaises Et j’étais à la tête de ces forces spéciales quand, le 11 janvier 2013, à la demande du président malien de l’époque, nous sommes entrés en combat contre les groupes armés djihadistes.
Et de fait, la lutte contre ces groupes armés djihadistes est absolument indispensable.
Or, depuis la détention du président Bazoum, on voit bien que la situation sécuritaire, au Niger en particulier, se détériore et que le trafic d’armes, le trafic d’êtres humains, le terrorisme ne cessent d’augmenter.
Le président Bazoum était un partenaire, en effet, des pays européens et de la France en particulier. Et à ce titre-là, il y avait une entente parce que démocratiquement élu, il cherchait à mettre en place une démocratie au Niger.
Ce qui me semble être le gouvernement le plus adapté en effet pour répondre aux besoins des hommes et des femmes nigériens.
DW : Quelle est la position, selon vous, que l’Union européenne devrait adopter pour renforcer les pressions diplomatiques ? On ne parle pas de sanctions dans la résolution…
Non, parce que cette résolution, elle est vraiment faite pour demander à la junte militaire actuellement à la tête du Niger de libérer le président Bazoum parce qu’il est détenu depuis trop longtemps avec son épouse, reclus, séquestré. Et c’est totalement anormal. Et j’imagine qu’on fasse vibrer la fibre humanitaire chez ses dirigeants, chez ces militaires qui dirigent le Niger pour libérer ce président.
Il n’est pas normal que pendant plus de deux ans et demi, on séquestre une personnalité qui a été élue par le peuple nigérien, je ne sais pas ce dont on l’accuse – de traitrise semble-t-il ?- mais je ne vois pas de quoi il est traitre.
Il a été élu par son peuple, il a cherché à mener une politique pour amener la prospérité dans son pays. Or il a été renversé par des militaires, dont le chef de sa sécurité d’ailleurs, ce qui est totalement anormal.
Voilà pourquoi, sur le plan humain, il me semble important que l’Union européenne porte cette résolution et demande à la junte militaire nigérienne de libérer le président Bazoum.
DW : Qu’est-ce que vous répondez aux autorités militaires qui ne veulent pas que la France ou l’Union européenne s’ingèrent dans les affaires intérieures du Niger?
En quoi l’Union européenne rentre dans la politique nigérienne ? On demande la libération d’un homme qui est détenu contre son gré bien évidemment, mais surtout qui n’a commis aucun crime, si ce n’est celui d’avoir des liens et des contacts avec l’Union européenne.
Le Niger a vécu pendant combien d’années des subsides européens et des subsides français en particulier? Est-ce que c’est pour se soumettre aux Russes qui sont là pour plutôt voler le Niger plutôt que pour les aider ? C’est ma question. Donc je pense que cette junte militaire nigérienne doit libérer le président Bazoum
Ça n’est pas du tout une question d’ingérence, c’est une question d’humanité.
DW : Parmi les réactions, les commentaires que nous avons reçus aussi la semaine dernière, en provenance du Niger notamment, et des autres pays de l’AES, il y a la comparaison avec Nicolas Maduro. Qu’en est-il donc de Nicolas Maduro, pour lequel le Parlement européen, l’Union européenne s’est moins mobilisé, semble-t-il, que pour Mohamed Bazoum?
Ecoutez, l’élection de Maduro était très contestée et l’Union européenne elle-même ne reconnaît pas cette élection. Elle reconnaissait l’élection de son opposant [Edmundo Gonzalez Urrutia]. A ce titre-là, on n’est pas du tout dans le même cas que dans celui du président Bazoum, qui, lui, avait été légitimement élu et qui a été renversé par un coup d’état militaire.
DW : Qu’est-ce qu’il faudrait faire selon vous? Quelle est la politique que vous vous appelleriez de vos vœux au Sahel?
Déjà, nous on demande le retour à l’ordre constitutionnel normal au Niger, c’est-à-dire que le gouvernement de cette junte militaire est totalement illégitime. C’est un coup d’État. Tout coup d’État est illégitime, voire illégal.
A ce titre-là, nous, ce qu’on demande, c’est le retour à l’ordre constitutionnel.
On demande la libération du président Bazoum, le retour à l’ordre constitutionnel et j’allais dire la mise en place d’élections démocratiques. C’est tout. C’est tout ce que l’on demande.
Il n’y a pas de demande de sanctions, il n’y a pas de demandes autres, de jugement des putschistes, etc. Donc, voilà ce que l’Union européenne demande. L’Union européenne est totalement légitime à dire ça à la junte militaire : libération du président Bazoum, retour à l’ordre constitutionnel et puis élections démocratiques à mettre en place du point de vue européen.
Cette résolution appelle également les instances européennes à ce qu’elles puissent discuter avec le gouvernement illégitime nigérien pour demander la libération et la mise en place d’élections démocratiques et surtout le retour à l’ordre constitutionnel.
DW : Christophe Gomart, merci beaucoup.
Je vous en prie.
