Contre La sansure

Ce n’est pas la foule qui gagne l’élection, mais l’électeur (Par Dr Ibrahima Chérif)

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À l’approche de l’élection présidentielle prévue le 28 décembre, la scène politique guinéenne offre un spectacle inédit. Les campagnes électorales se caractérisent par une forte mobilisation des masses populaires, une atmosphère globalement apaisée et une présence marquée de danses, de chants et de manifestations culturelles.

Pour la première fois dans l’histoire politique récente de la Guinée, la campagne semble s’inscrire dans un registre moins conflictuel, davantage tourné vers la démonstration festive que vers la confrontation directe.

Cette configuration mérite toutefois d’être analysée avec prudence. En science politique, il est essentiel de distinguer la mobilisation collective visible dans l’espace public et du choix électoral individuel qui s’exprime dans l’isoloir. Les rassemblements de campagne, aussi impressionnants soient-ils, relèvent avant tout de logiques de mise en scène politique. Ils sont structurés par les partis ou les mouvements politiques, alimentés par des stratégies de communication et portés par des dynamiques d’émotion collective qui ne traduisent pas nécessairement une adhésion politique profonde et durable.

En effet, le nombre d’électeurs effectivement inscrits et détenteurs de cartes électorales est inférieur à celui des foules observées lors des rassemblements de campagne. Parmi ces foules figurent des personnes qui ne participeront pas au vote, soit en raison de leur âge, soit en raison d’autres facteurs juridiques, sociaux ou administratifs.

La participation massive aux meetings, la ferveur affichée et l’enthousiasme populaire peuvent ainsi masquer une réalité plus nuancée. Dans des sociétés où la politique est aussi un espace de sociabilité, de culture et parfois de subsistance, être présent à un rassemblement ne signifie pas toujours soutenir un projet politique ou un candidat. En Guinée, comme ailleurs, la mobilisation peut répondre à des logiques sociales, communautaires ou symboliques, indépendantes du choix électoral final.

Le vote, en revanche, constitue un acte fondamentalement individuel. Protégé par le secret du suffrage, il permet au citoyen de se soustraire, au moins temporairement, aux pressions sociales, aux attentes communautaires et aux injonctions partisanes. C’est dans cet espace clos et silencieux que s’opère la véritable décision politique. L’électeur peut alors confirmer son engagement affiché ou, au contraire, exprimer une préférence en rupture avec les démonstrations publiques observées durant la campagne.

Le contexte actuel renforce cette incertitude. La mise en hors-jeu de certains acteurs politiques majeurs du jeu électoral contribue à redessiner les contours de la compétition. Elle peut expliquer, en partie, le caractère relativement calme de la campagne, mais elle interroge aussi la portée réelle des mobilisations observées. L’apaisement apparent d’une campagne électorale ne constitue pas en soi un indicateur de consensus politique, mais peut traduire une contraction du pluralisme ainsi qu’une reconfiguration sous contrainte de l’offre électorale.

Dès lors, tirer des conclusions hâtives à partir de la taille des foules ou de l’intensité de la mobilisation serait une erreur d’analyse. Les élections ne se gagnent pas uniquement dans la rue ou sur les estrades, mais dans l’intimité de l’isoloir. Comprendre l’issue du scrutin guinéen suppose donc d’aller au-delà du spectacle politique et de s’interroger sur les déterminants profonds du vote : la confiance dans les institutions, la perception de l’équité du processus électoral, les trajectoires sociales des électeurs et leur rapport au pouvoir. La campagne électorale est un moment de visibilité, parfois de célébration, mais le vote demeure un acte discret, souvent silencieux, et profondément personnel. Confondre les deux, c’est risquer de mal lire le message que les urnes pourraient livrer au soir du scrutin.

Je souhaite bonne chance à l’ensemble des candidats, dans l’espoir que l’intérêt supérieur de la Guinée prévale sur toute considération partisane. Que le calme, la paix et la solidarité règnent avant, pendant et après l’élection présidentielle prévue ce dimanche 28 décembre 2025. Voter en conscience, c’est voter pour son avenir. Que Dieu bénisse la Guinée et le peuple guinéen.

Par Dr Ibrahima CHERIF

Source: https://www.visionguinee.info/

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