»… ce que nous demandons, c’est la libération de Dr Kassory Fofana, et compagnie, détenus politiques. Car la Guinée en a besoin… »
Gouverner, de nos jours, est devenu l’un des exercices les plus rudes que puisse supporter l’esprit humain. Car les hommes ont perdu la patience du discernement : ils ne contemplent plus, ils tranchent ; ils n’examinent plus, ils soupçonnent ; ils ne mesurent plus, ils condamnent. Ainsi l’on voit naître, à chaque heure, des procès sans preuves, des sentences sans débats, et des jugements plus prompts que la vérité elle-même.
Dès lors, Dr Kassory Fofana ne saurait espérer un regard parfaitement équitable de ses contemporains, tant la passion règne en souveraine là où la raison devrait siéger. Il est de ces figures rares qui, par leur densité, leur réserve, leur rigueur et leur stature, excitent les imaginations, nourrissent les commentaires, et font de l’homme réel une proie livrée à l’homme supposé. On ne l’étudie point : on l’interprète. On ne le connaît point : on le devine. On ne l’écoute point : on le raconte. Et la rumeur, qui n’a ni conscience ni mesure, se croit toujours plus savante que le fait.
Or, il faut le dire avec gravité : le jugement des hommes est rarement juste. Il est partiel, pressé, souvent injuste, non point toujours par malice, mais par faiblesse ; faiblesse d’esprit qui préfère la facilité du verdict à la rigueur de l’analyse, le tumulte de la foule à la patience de l’examen, le bruit du moment à la vérité du temps.
Ainsi, malgré lui, Dr Kassory Fofana endure depuis des années ces procès expéditifs où l’on confond l’exigence avec l’orgueil, la rigueur avec la dureté, la réserve avec l’intrigue, et la discipline avec la froideur. Il a, certes, des adversaires irréductibles, comme tout homme dont la trajectoire impose le respect ; mais il a aussi des soutiens fidèles, des amis sincères, des loyautés silencieuses. Toutefois, dans notre pays, il suffit d’être constant pour être suspect, et d’être excellent pour être jalousé.
Cependant, Dr Kassory Fofana n’est point homme à se plaindre, ni à mendier la compassion. Il sait que la grandeur politique a toujours eu ce prix cruel : être mal jugée par son temps. Il sait que l’histoire, la vraie, ne se rédige point dans la poussière des jours, mais dans le recul, dans la mémoire, dans l’équilibre. Car le présent est un brouillard, et la vérité une lumière lente. Heureusement, le temps, ce grand juge, finit toujours par rappeler ce que l’instant avait déformé, et par rétablir ce que la passion avait voulu effacer.
En effet, au-delà des circonstances et des secousses du pouvoir, une chose demeure éclatante : Dr Kassory Fofana est resté lui-même. Dans une société où dire du bien d’autrui est aussitôt suspect, où chacun veut tout pour soi et rien pour les autres, où l’on confond trop souvent l’intérêt avec la loyauté, il a conservé une singularité presque dérangeante : celle d’un homme qui ne change point d’âme quand d’autres changent de masque.
De plus, il aime à se présenter, non comme une idole inaccessible, mais comme un citoyen parmi les citoyens. Et cette simplicité n’est point un artifice : elle est une nature. Toute sa vie publique a laissé cette empreinte : celle d’un homme tourné vers les autres, d’un homme qui écoute, qui reçoit, qui se souvient, qui s’informe, et qui, au lieu d’attendre que l’on vienne le courtiser, se plaît à aller lui-même vers ceux que l’on oublie. Il demande des nouvelles là où d’autres exigent des louanges ; il tend la main là où d’autres réclament qu’on la baise ; il reconnaît là où d’autres méprisent.
Aussi convient-il d’affirmer, sans détour, une vérité qui, en notre siècle, semble presque étrangère : pour Dr Kassory Fofana, la politique n’est point une comédie humaine. Elle n’est point l’art de feindre, de flatter, de tromper, de manipuler les passions, d’acheter les consciences. Elle est un devoir. Elle est un service. Elle est une responsabilité. Elle est, si l’on ose le dire, une forme d’amour du prochain.
Par ailleurs, si l’on veut comprendre la stature de cet homme, il faut considérer non seulement son cœur, mais encore sa volonté. Car Dr Kassory Fofana est de ces natures obstinées qui savent ce qu’elles veulent, et qui se donnent les moyens de l’obtenir. Pour cela, il s’impose une discipline rare, des privations que peu accepteraient, une rigueur qui, dans un monde habitué à la facilité, paraît presque une provocation. Il rappelle que le pouvoir ne vaut rien s’il oublie les démunis ; que l’État n’est point un butin, mais une charge ; que la nation n’est point un slogan, mais une dette morale ; et qu’au milieu de l’argent et des obsessions de notre époque, l’homme public doit conserver le sens de l’État, la conscience de la République, et la dignité du service.
De surcroît, ceux qui l’ont approché savent que sa disponibilité fut entière, presque sans limites. Il a donné son temps, ses forces, ses nuits, ses jours. Il a donné ce que l’on ne compte pas dans les bilans : l’attention. Il a donné ce que l’on ne mesure pas dans les discours : la présence. Il a donné ce que l’on ne rembourse jamais : la fatigue.
Toutefois, c’est ici que la tragédie morale se révèle avec une crudité douloureuse : l’homme n’est pas seulement éprouvé par les circonstances ; il l’est surtout par l’ingratitude. Car ceux qu’il a soutenus, ceux qu’il a relevés quand l’adversité les écrasait, ceux qu’il a protégés quand le vent leur était contraire, semblent, pour certains, avoir perdu la mémoire. Ils l’appelaient quand ils avaient besoin ; ils le sollicitaient quand ils étaient en péril ; ils le cherchaient quand ils étaient faibles. Et voici qu’aujourd’hui ils trouvent une langue pour le juger, mais n’en trouvent plus pour le reconnaître ; ils trouvent des mots pour l’accuser, mais n’en trouvent plus pour remercier.
Or, il est des prisons plus cruelles que celles faites de murs : ce sont celles faites d’ingratitude. Et il est des blessures plus profondes que celles du corps : ce sont celles que cause la trahison des bénéficiaires.
Néanmoins, Dr Kassory Fofana demeure égal à lui-même. Il ne mendie point la pitié ; il ne réclame point la compassion ; il ne s’abaisse point à la plainte. Il se tient droit, calme, patient, fidèle à sa dignité. Il sait que l’opinion est une mer instable, qui se soulève et retombe, emportant tantôt la vérité, tantôt le mensonge. Mais il sait aussi que le temps, lui, est un juge plus sérieux que la rumeur, et que l’histoire est une cour plus stable que la passion.
Dès lors, ce que nous demandons, ce n’est point un discours de plus, ni une promesse de plus, ni une justification de plus : ce que nous demandons, c’est la libération de Dr Kassory Fofana, et compagnie, détenus politiques. Car la Guinée en a besoin. Elle en a besoin pour retrouver l’équilibre. Elle en a besoin pour retrouver l’honneur. Elle en a besoin pour retrouver le sens de la justice. Elle en a besoin pour se souvenir que l’État ne se bâtit point par la rancune, mais par la réconciliation des consciences.
Enfin, qu’on entende bien ceci, et que cela soit dit comme un message du peuple au tenancier du moment : chez nous, le manioc en état immature n’est de l’estime que de celui qui l’a planté. Et ce proverbe, sous sa simplicité, porte une leçon : le mérite véritable n’est pas toujours reconnu au présent ; mais il demeure, il mûrit, il s’impose, et le temps finit par rendre à chacun sa part.
De sorte que, si aujourd’hui n’est qu’une vaste interrogation, demain demeure un point de suspension. Car il y a ce que l’homme rêve pour lui-même ; il y a ce que le peuple souhaite ; et pour les croyants, il y a ce que Dieu réserve. Et entre ces trois puissances, une vérité demeure : les verdicts d’un jour ne sont point toujours les verdicts du temps.
