Ce que vous devez comprendre des tensions frontalières entre la Guinée, le Liberia et la Sierra-Leone
Conakry, la capitale de la Guinée, abrite ce lundi une rencontre importante qui réunit les chefs d’Etat de trois pays d’Afrique de l’Ouest, notamment Mamady Doumbouya de la Guinée, Joseph Boakai du Liberia et Julius Maada Bio de la Sierra Leone.
Ce sommet, sous l’égide de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), vise à trouver des solutions aux différends frontaliers qui nuisent aux relations entre les trois pays voisins. Cette rencontre se déroule dans un contexte tendu dû aux récents événements survenus aux frontières entre la Guinée et la Sierra Leone, et entre la Guinée et le Liberia.
La Côte d’Ivoire participera également à ce sommet en « qualité de pays témoin », selon un communiqué de la présidence guinéenne publiée sur sa page Facebook. Le pays d’Alassane Ouattara a une frontière commune avec la Guinée et le Liberia.
La Côte d’Ivoire, la Guinée, la Sierra Leone et le Liberia sont membres de l’Union du fleuve Mano, une organisation visant à faciliter le libre-échange dans le commerce, le développement des infrastructures et le renforcement de la sécurité dans le bassin du fleuve Mano.
Le mois dernier, la Guinée a arrêté 16 soldats sierra-léonais avant de les relâcher à l’issue de négociations diplomatiques. La Sierra Leone a déclaré que ses troupes étaient en train de construire un poste-frontière lorsque la Guinée les a accusées d’avoir pénétré sur son territoire.
Dimanche, la Coalition pour le changement démocratique (CDC), parti d’opposition, a tiré la sonnette d’alarme face à ce qu’elle qualifie de « situation sécuritaire dangereuse le long de la frontière entre le Libéria et la Guinée ».
Elle a accusé l’administration du président Joseph Boakai de mal gérer les événements dans le district de Foya, comté de Lofa, et d’exposer le pays à une instabilité régionale potentielle.
Jeudi dernier, le gouvernement du Liberia a appelé sa population se trouvant à la frontière avec la Guinée à « rester calme » en évitant une escalade. Alors que les tensions, selon l’AFP, aurait déjà fait un blessé dans la région.
Un incident provoquant un regain des tensions avec le Liberia

Les différends aux frontières entre la Guinée et le Liberia datent de très longtemps. Les deux pays s’accusent mutuellement des incursions militaires des deux côtés de la frontière, ce qui provoque des tensions.
L’épisode récent reste un échange de tirs qui a éclaté dans le district libérien de Foya. Le gouvernement du Liberia a indiqué un blessé parmi ses citoyens et annoncé l’ouverture d’une enquête pour élucider la situation.
Après avoir déployé des forces de sécurité pour stabiliser la zone et éviter une nouvelle escalade, les autorités libériennes ont souligné que des efforts diplomatiques sont en cours pour mettre fin aux tensions à la frontière.
Les tensions ont monté d’un cran en début de ce mois après le déplacement d’un drapeau libérien dans la localité de Kiéssènèye située entre Guéckédou (Guinée) et Foya (Liberia). Le gouvernement de la Guinée a demandé le retour du drapeau à sa position initiale, indiquant que le Liberia tente de remettre en cause la délimitation des frontières héritées de la colonisation.
Dans la foulée, une rencontre s’est tenue le 8 mars entre des responsables des deux pays. Il s’est agi d’une réunion technique pour clarifier les limites des frontières afin d’éviter des tensions entre les communautés présentes au niveau des deux côtés.
Cependant la situation reste tendue au niveau des frontières et entre les deux pays. Pour le Chef d’Etat-major des Forces armées guinéennes, le général Ibrahima Sory Bangoura qui a parlé à la BBC, les forces de défense veillent au grain et la Guinée ne cèdera aucune partie de son territoire.
« Je tiens à assurer au peuple guinéen qu’aucun territoire ne sera cédé à qui que ce soit. Je voudrais demander à tout le monde de rester calme. Nous sommes déterminés à protéger l’intégrité du pays par des moyens techniques et militaires si les efforts diplomatiques échouent », a-t-il déclaré.
Du côté de Liberia, les autorités ont indiqué qu’elles s’efforcent d’apaiser les tensions après des informations faisant état de coups de feu et d’un civil blessé.
Situation également tendue avec la Sierra Leone

Le différend frontalier oppose également la Sierra Leone et la Guinée au sujet de la région de Yenga, située dans la province orientale de la Sierra Leone, depuis plus de deux décennies.
Les troupes guinéennes ont occupé cette zone en 2001, pendant la guerre civile, afin d’aider l’armée sierra-léonaise à combattre le groupe rebelle du Front révolutionnaire uni. Elles ont maintenu leur présence malgré les accords conclus, ce qui a ravivé les tensions.
La Guinée et la Sierra Leone partagent plus de 700 kilomètres de frontière. Le territoire de Yenga, revendiqué par la Sierra Leone, constitue la pomme de discorde, malgré des discussions récurrentes entre Freetown et Conakry.
Fin février dernier, des incidents frontaliers ont eu lieu entre les deux pays qui se sont mutuellement accusés d’incursions militaires sur leurs territoires à leur frontière commune.
Freetown avait indiqué que l’armée de la Guinée avait arrêté et détenu des soldats sierra-léonais pendant plusieurs jours sur son territoire, après des affrontements entre les deux camps.
Des mouvements militaires des deux côtés de la frontière entre les deux pays s’étaient produits aussi dans une autre localité près de Yenga en avril et mai 2025. Ce qui a créé la panique et des inquiétudes au sein des populations.
Ces tensions entre les trois pays au sujets des délimitations des frontières devient préoccupantes et inquiètent sérieusement la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).
La CEDEAO très préoccupée
Dans une réaction le jeudi 12 mars, la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest a exprimé sa préoccupation face à la montée des tensions aux frontières de la Guinée, du Liberia et de la Sierra Leone. L’organisation a donc invité les parties à « résoudre leurs différends par un dialogue ».
La CEDEAO a annoncé le déploiement d’une mission d’évaluation technique de haut niveau dans le bassin du fleuve Mano pour prévenir toute nouvelle escalade. « En réponse à ces développements, la Commission de la CEDEAO déploie une mission d’évaluation technique afin d’évaluer la situation entre la Guinée et la Sierra Leone dans la zone frontalière de Yenga ».
Plus précisément, cette mission va examiner la situation sur le terrain, dialoguer avec les autorités locales et mener des actions de consultations diplomatiques avec les gouvernements impliqués dans cette situation.
La finalité, selon la Commission de la CEDEAO, est de garantir un règlement pacifique et conforme au droit international des différends.
L’organisation communautaire a souligné que ces tensions croissantes entre les trois pays pourraient menacer la paix régionale si elles ne sont pas traitées avec prudence et diplomatie.
Enjeux de ce sommet

Le président ivoirien, Alassane Ouattara dont le pays est présent à ce sommet en tant que témoin, sera le facilitateur.
Selon la CEDEAO, il mettra son expérience en matière de résolution de conflits et de diplomatie sous-régionale au service de ces trois pays, les aidant à trouver une solution diplomatique tout en évitant une escalade militaire.
Au cours de ce sommet, les discussions porteront essentiellement sur la délimitation des frontières, la gestion des ressources naturelles partagées et les mécanismes de coopération sécuritaire.
Les protagonistes pourraient, au terme des discussions, arriver à un accord-cadre qui permettra de dissiper les tensions et renforcer la confiance mutuelle.
Selon Gorée Institut, la région de l’Union du fleuve Mano (UFM) reste vulnérable, marquée par l’héritage de conflits civils, la porosité des frontières et des risques de déstabilisation liés au trafic de drogue.
Pour les experts, la rencontre tripartite sous l’égide de la CEDEAO est une chance pour les trois pays de tourner la page des conflits au niveau de leurs frontières et de se concentrer sur le développement économique et celui de leur coopération.
La réussite de ces discussions va dépendre de la volonté des protagonistes à faire des compromis et à respecter les engagements qu’ils ont pris.
Par Isidore Kouwonou
BBC News Afrique

