Contre La sansure

Conakry, capitale où la pauvreté est surtaxée

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À Conakry, la vie n’est pas seulement chère. Elle est devenue une violence. Une violence économique qui s’impose au quotidien, muette mais implacable, et qui transforme la survie en supplice. Chaque jour, des familles entières vivent dans la même angoisse : y aura-t-il un repas ce soir ? Un petit-déjeuner demain ? Ce tourment permanent est pire qu’une insulte : il brise les corps et épuise les âmes.

Les chiffres sont cruels. Selon la Banque mondiale, 44 % des Guinéens vivent sous le seuil de pauvreté, fixé à 13 679 GNF par personne et par jour. Le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG), porté en 2024 à 550 000 GNF par mois, équivaut à moins de 2 $ US par jour. Pourtant, à Conakry, une simple sauce gombo pour nourrir trois personnes coûte plus de 100 000 GNF. Le kilo de riz se vend entre 6 000 et 8 000, la viande à 70 000, le poisson à 50 000. Autrement dit : un salaire minimum ne couvre même pas une semaine de repas décents pour une petite famille.

Le paradoxe est d’autant plus choquant que les prix pratiqués dans la capitale guinéenne rivalisent avec ceux du monde riche. Une papaye coûte jusqu’à 40 000 GNF à Conakry, quand la même papaye importée se vend 32 000 GNF au Canada. Le litre d’essence y est plus cher qu’à Montréal. Les chambres d’hôtel affichent des tarifs comparables à ceux de Dakar ou Casablanca, mais sans en offrir ni la qualité ni les infrastructures. Conakry est devenue la ville où les pauvres paient plus cher que les riches.

Comment en est-on arrivé là ? La réponse est claire :
• une dépendance chronique aux importations, notamment pour le riz (plus de 70 % importé selon la FAO) ;
• une production locale négligée, alors que seules 15 % des terres arables sont exploitées ;
• une spéculation sans contrôle, entretenue par des cartels d’importateurs ;
• une corruption généralisée, qui renchérit chaque maillon de la chaîne, du port jusqu’au marché.

Cette situation n’a rien d’une fatalité. Elle est le produit d’une abdication politique. Depuis trois décennies, aucun régime n’a mené une politique agricole sérieuse, ni régulé les marchés. Le peuple a été livré au libéralisme sauvage, réduit à quémander des ajustements dérisoires du SMIG après chaque hausse de carburant.

Il est temps de rompre avec cette logique. Trois réformes s’imposent avec urgence :
1. Relancer massivement l’agriculture : mécaniser, irriguer, subventionner les filières vivrières.
2. Réguler et contrôler les prix : casser les cartels, sanctionner la spéculation, rendre transparent le marché des denrées et du carburant.
3. Protéger le pouvoir d’achat : indexer les salaires sur l’inflation réelle (11 % en 2023 selon la BCEAO), et instaurer un filet social pour les plus vulnérables.

Sans ces choix, rien ne changera. Conakry restera la capitale où la pauvreté est surtaxée et où l’espérance est étranglée. Mais avec courage, une autre Guinée est possible : une Guinée où nourrir sa famille ne relève pas d’un luxe, mais d’un droit fondamental.

Par Aboubacar Fofana, pour la dignité des ménages.

Image de la UNE: vue generale de Conakry capitale de laGuinee. Image-d’illustration.-Getty-Images-de-Waldo-Swiegers-Bloomberg.

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