De la CENI à la DGE ; La République entre lumières perdues et spectres retrouvés.
Il est des temps où la République chancelle, non sous le tumulte des armes, mais dans le silence feutré des décrets, là où l’ordre juridique se trouve travesti par la commodité politique. Hélas ! La Guinée, naguère chantre d’une gouvernance souveraine et populaire, semble aujourd’hui fléchir sous le poids d’une résurgence : celle du modèle froid, autoritaire, centralisateur le fameux koudeïsme du général Conté, cet art politique où la volonté du prince se substituait à la voix du peuple.
Or, que faisons-nous de ces dignes serviteurs de l’État ?
Ces cadres permanents de la Commission Électorale Nationale Indépendante, liés par contrat, dévoués corps et âme à l’édifice républicain, sont-ils donc appelés à l’oubli, à l’ingratitude ? Le lien juridique qui les unit à l’État n’est point frivole. En les écartant sans forme de procès, ne trahissons-nous pas l’idéal de continuité administrative et l’esprit même de la justice ?
Néanmoins, la loi est claire, et son verbe impérieux.
La Constitution du 22 mars 2020, en son article 135, érige la CENI en institution indépendante, dépositaire de la sincérité du suffrage. L’article 136, dans sa noble rigueur, prévoit une loi organique pour garantir l’autonomie de ladite institution. Et voilà que l’on voudrait, par un décret ordinaire, remettre en cause une architecture consacrée par le constituant lui-même ?
La Charte de la Transition socle actuel de la légalité en ses articles 46 et 65, réitère avec solennité l’obligation d’impartialité de l’administration et le respect des instruments internationaux, notamment ceux qui consacrent la neutralité des organes électoraux.
Quant au Code électoral, il résonne sans équivoque : la CENI est seule habilitée à conduire les opérations électorales, depuis leur conception jusqu’à leur proclamation.
Pourtant, surgit ce décret du 13 juin 2025.
Par ce décret, est instituée une Direction Générale des Élections entité nouvelle, sans fondement organique, sans validation législative, sans souffle populaire. Ô paradoxe ! Comment se peut-il qu’un simple décret vienne ainsi éclipser une institution née d’un acte fondamental ? Un décret n’a point vocation à détrôner la Constitution : il est un valet, non un maître.
Que cache donc ce retour déguisé ?
Ce décret réveille des souvenirs : celui d’un temps où l’administration, toute-puissante, faisait main basse sur les urnes, où les jeux étaient faits d’avance. Faut-il voir là une réplique contemporaine du koudeïsme, sous des atours nouveaux mais au fond semblables ? Le peuple n’est point dupe. Il voit, il entend, il se souvient.
Et que dire de l’avant-projet constitutionnel ?
Certes, l’avant-projet de 2024 évoque une Direction Générale des Élections, mais dans sa version idéalisée : indépendante, impartiale, dotée d’une personnalité morale et d’une autonomie financière. Toutefois, cet avant-projet n’a point encore force de loi. Il est promesse, non fondement. Et bâtir une institution sur une promesse, c’est jeter un édifice sur du vent.
Le peuple, ce grand oublié
Ce peuple, qui par mille luttes arracha la création d’une CENI libre, ce peuple qui fit du suffrage un acte sacré, mérite-t-il aujourd’hui cette marche arrière ? Non, mille fois non ! Ce peuple exige fidélité à l’histoire, à la douleur des combats, à l’honneur de ses sacrifices.
Que la hiérarchie des normes soit rétablie
Un décret, pour noble qu’il soit, ne saurait briser la colonne vertébrale d’un ordre constitutionnel. La République ne peut se gouverner par fantaisie réglementaire. Le droit est une symphonie dont les notes majeures sont les lois fondamentales. À ce concert, le décret n’a qu’un rôle subalterne.
En vérité, il est temps de redresser la barre
La Guinée doit choisir : soit elle embrasse la voie de la lumière celle de la légalité, de la transparence, de la légitimité républicaine soit elle retourne dans l’ombre du passé, dans les bras glacés du koudeïsme.
Ce combat n’est point partisan. Il est éthique. Il est patriotique. Il est républicain.
Que ceux qui gouvernent entendent la voix du peuple et respectent l’ordre juridique. Qu’ils se souviennent que tout pouvoir sans fondement légal est usurpation, que toute loi foulée est une digue rompue, que toute République sans urne libre est une mascarade.
C’est à ce prix que la Guinée retrouvera la voie de sa grandeur, et que son nom, loin de rougir, pourra de nouveau s’écrire avec fierté sur la fresque des nations libres.
Konaté Lanciné
