Contre La sansure

Dîner au fonio chez les Belges (Par Tierno Monénembo)

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Oublions un instant les guerres, celle du Kivu et de l’Ituri, celle d’Iran et d’Ukraine, oublions le golfe d’Aden et le détroit d’Ormuz. Bouchons-nous les oreilles, ignorons les vacarmes des drones et des lance-roquettes, des Tomawak et des Iskander. Détournons-nous pour une fois de notre pauvre Guinée, de son funeste destin et de sa cohorte de dirigeants meurtriers. Consolons-nous en nous disant que c’est comme ça : la connerie humaine n’a pas de limite, mais que, malgré le Hamas et le Hezbollah, malgré Trump, Poutine, Netanyaou et les mollahs d’Iran, la vie continue, la terre tourne toujours, que demain comme d’habitude, le soleil se lèvera à l’est.

Consolons-nous en nous disant qu’en Afrique, tout le monde ne s’appelle pas Mamadi Doumbouya. Il y a encore chez nous des dirigeants qui ont le sens de l’honneur, de grands messieurs qui, par respect pour leur peuple, ne mélangent pas les torchons et les serviettes, je veux dire, les Constitutions et les chiffons de papier.

On a souvent parlé de l’exception sénégalaise. Il est temps de parler de l’exception béninoise qui, en ce moment en tout cas, me paraît plus vive, plus consistante, plus convaincante. C’est avec beaucoup de méfiance que j’avais vu arriver ce Patrice Talon : un homme d’affaires (donc forcément un opportuniste) venu au pouvoir juste pour agrandir sa fortune. Alors qu’il s’apprête à rendre le tablier, je suis bien obligé de revoir mon jugement. Il laisse un bilan économique largement positif : des infrastructures modernes, des indicateurs macroéconomiques, pour la plupart au vert. Et surtout, il quitte le pouvoir sans se faire prier, les armoires clean avec ça : aucune mort mystérieuse, aucune disparition forcée.

Mais laissons le Bénin. Ce soir, mettons la politique de côté. Parlons bouffe, parlons littérature, parlons musique et joie de vivre. Ce mercredi 8 avril, le nouvel ambassadeur de Belgique en Guinée et sa charmante épouse ont offert un dîner en mon honneur en leur résidence de Camayenne en présence de Monsieur et Madame Antonio Carlos de Salles Menenzes, ambassadeur du Brésil, de Monsieur et Madame Omar Kalameu, représentant de la Commission des droits de l’Homme pour les Nations Unies, du Docteur Jean-Marie Kipela, représentant de l’OMS et de notre compatriote Aguibou Sow, président de l’Organisation des Guinéens, professeurs de français. Nous avons profité de cet excellent repas pour refaire le monde (il en a bien besoin par les temps qui courent). Ces messieurs-dames venaient respectivement de Belgique, du Brésil, du Cameroun, de la RDC et de Guinée. Et comme par hasard, j’avais une histoire particulière avec le pays de chacun d’eux.

Je suis né un 21 juillet, le jour de la fête nationale de la Belgique et Bruxelles fut ma toute première ville européenne. Le Brésil est comme une seconde patrie pour moi. Ce pays a tout pour me plaire : ses racines africaines, sa musique, sa bouffe, ses belles nanas et sa littérature. Je peux presque dire la même chose du Cameroun puisque j’ai farfouillé ce pays plusieurs fois de Douala à Maroua et que j’ai bien connu, Mongo Béti, Francis Bebey et Manu Dibango et que je suis un grand ami du grand poète Paul Dakéyo. Mes relations avec le Congo sont plus touchantes, plus tragiques aussi. Un jour, au bord des larmes, notre maître d’école nous a dit cette phrase simple : « Lumumba est mort » et nous avons tous pleuré. Le mois de juin suivant, je passai le Certificat d’études primaires. Le sujet de la dictée, je vous le demande en mille ? La fameuse lettre de Lumumba à sa femme ! En 2019 alors que je séjournais à Lubumbashi, un ami me traîna en brousse pour me montrer l’endroit précis où notre cher Patrice et ses compagnons ont été exécutés. Quant à Ousmane Sow, non seulement, je l’avais déjà rencontré mais il nous relata entre la poire (la mangue, à vrai dire) et le fromage cette conversation qu’il eut un jour avec Williams Sassine :

-Grand-frère, je ne comprends pas la hargne féroce que tu nourris contre Sékou Touré.

-La chance de ta vie, jeune homme, c’est de n’avoir pas connu son régime.

Tierno Monénembo

PS : La cuisinière était excellente. Seulement, c’était une Bah. Je me suis bien gardé de la remercier. On ne remercie pas les Bah. Les Bah cuisinent, les Diallo se régalent. C’est ainsi que le bon dieu a fabriqué le monde.

Source: https://lelynx.net/

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